À l’occasion des 40 ans de Famitsu, le magazine japonais a consacré une longue interview à Shuji Utsumi, président-directeur général et directeur des opérations de Sega. L’entretien revient en profondeur sur la stratégie actuelle de l’entreprise, son ambition internationale, l’exploitation de ses licences historiques, les prochains jeux du groupe, mais aussi sur la place grandissante de la musique et des activités transmedia.
Selon Utsumi, Sega a clairement changé de dimension depuis son retour dans l’entreprise il y a environ six ans. Depuis sa nomination à la tête de Sega en avril 2024, il supervise également les activités internationales et les secteurs qui dépassent le simple cadre du jeu vidéo. Le constat est nuancé : l’exercice précédent a été compliqué, notamment avec les difficultés rencontrées autour de Rovio et certaines performances commerciales jugées insuffisantes, mais le groupe estime que sa stratégie transmedia commence désormais à porter ses fruits.
L’objectif affiché est particulièrement ambitieux : « refaire de Sega une entreprise mondiale ». Utsumi estime que la société a longtemps été très centrée sur le marché japonais, notamment lorsqu’il travaillait déjà chez Sega à la fin des années 1990. Aujourd’hui, la philosophie est différente : les jeux doivent être pensés dès le départ pour un public international, avec une présence renforcée sur PlayStation, Xbox, PC et les autres plateformes pertinentes. Les apparitions de Sega au Summer Game Fest et au Xbox Games Showcase sont pour lui le symbole d’une entreprise qui commence enfin à s’ouvrir beaucoup plus largement au monde.
Cette volonté se retrouve notamment dans les nouveaux projets de RGG Studio. Utsumi souligne l’importance de STRANGER THAN HEAVEN, dont le casting et les thèmes ont été pensés avec un public international en tête. Le dirigeant estime que Sega possède désormais une véritable culture capable de concevoir des productions destinées au marché mondial. Il évoque également la présence de Masayoshi Yokoyama, patron de RGG Studio, au Summer Game Fest, alors que celui-ci participait auparavant rarement aux événements internationaux.
Le groupe veut également multiplier les points de contact entre ses licences et le public. Les premiers résultats des SEGA STORE TOKYO et du magasin de Shanghai auraient dépassé les attentes de Sega. Utsumi reconnaît toutefois que l’entreprise est arrivée plus tard que certains concurrents sur ce terrain. Désormais, Sega réfléchit à de nouvelles implantations, notamment aux États-Unis et au Moyen-Orient, avec l’idée de proposer des expériences physiques autour de ses licences et pas seulement des produits dérivés.
Dans cette stratégie, Sonic occupe évidemment une position centrale. Utsumi considère le hérisson bleu comme le véritable symbole de Sega et estime que lorsque Sonic se porte bien, c’est l’ensemble de l’entreprise qui en bénéficie. Le succès des films a déjà permis de créer de nouvelles opportunités commerciales et Sega souhaite maintenant utiliser cette expérience pour développer d’autres licences. Le prochain film Sonic est d’ailleurs présenté comme particulièrement spectaculaire, avec notamment le retour de Jim Carrey et l’arrivée d’Amy Rose.
Sega cherche également à mieux exploiter Angry Birds, depuis l’acquisition de Rovio en 2023. Le troisième film Angry Birds est actuellement en préparation et Sega considère cette production comme une nouvelle opportunité de développer la licence à grande échelle. L’intégration de l’activité de licences Angry Birds dans la branche transmedia doit justement permettre de partager avec Rovio le savoir-faire acquis autour de Sonic. De la même manière, les équipes de Atlus travaillent désormais avec les équipes transmedia afin de développer les licences de manière plus cohérente à travers le monde.
Le portefeuille mis en avant par Sega est donc particulièrement large : Sonic, Angry Birds, Persona, mais aussi les futures productions de RGG Studio. Utsumi insiste cependant sur un point important : Sega ne veut pas exploiter ses licences jusqu’à les épuiser. Pour lui, chaque produit, chaque collaboration ou chaque expérience doit représenter un nouveau point de contact positif avec les joueurs. La société veut donc développer ses licences, mais sans donner l’impression de simplement multiplier les produits pour générer des revenus.
Sur le terrain du jeu vidéo traditionnel, le dirigeant reconnaît en revanche que 2025 a été difficile. Certaines productions destinées à obtenir une forte audience mondiale n’ont pas atteint leurs objectifs, tandis que les activités liées à Rovio ont également rencontré des difficultés. Utsumi estime que Sega doit désormais apprendre à mieux vendre ses jeux, et notamment à renforcer leur potentiel international.
L’un des grands axes de cette transformation est le passage au numérique. Sega souhaite continuer à soutenir les versions physiques, notamment parce que l’entreprise possède historiquement une importante activité de distribution, mais le marché du PC prend une place de plus en plus importante. Dans certaines régions où les consoles sont moins répandues, le PC représente une porte d’entrée beaucoup plus accessible. Sega veut donc penser davantage en termes de distribution numérique et de marché mondial, tout en conservant son savoir-faire historique dans le domaine physique.
Parmi les jeux actuellement mis en avant, STRANGER THAN HEAVEN occupe une place particulière. Utsumi se montre très enthousiaste concernant le casting et l’univers du jeu, qui mêlera notamment milieu criminel et monde du spectacle. Il considère ces thèmes comme suffisamment universels pour toucher les joueurs du monde entier. Sega compte par ailleurs travailler avec la presse, dont Famitsu, afin de présenter progressivement davantage d’informations sur le projet.
Autre grande surprise : Virtua Fighter revient sous une forme profondément renouvelée avec Virtua Fighter Crossroads. Le projet est développé par RGG Studio, avec la participation d’anciens membres de l’équipe AM2, responsable historique de Virtua Fighter et de nombreux classiques de Sega. Utsumi explique que le jeu cherchera à conserver la profondeur d’un véritable jeu de combat tout en intégrant une dimension narrative et une approche beaucoup plus proche de l’aventure. Sega ne souhaite surtout pas simplement reproduire la formule historique de Virtua Fighter : l’objectif est de proposer une nouvelle interprétation capable de rivaliser avec les productions modernes.
L’année 2026 est également particulière pour Persona, qui célèbre son 30e anniversaire. Sega et Atlus ont profité de cette période pour annoncer Persona 6, tout en préparant Persona 4 Revival. Pour Utsumi, le remake de Persona 4 peut servir de véritable moteur pour cette année anniversaire et permettre de maintenir l’attention du public autour de la série.
Sega souhaite aussi mieux faire connaître ses productions occidentales au Japon. Utsumi cite notamment Total War: Warhammer 40,000 et Football Manager comme deux projets importants. Le premier possède une communauté particulièrement passionnée et Sega considère sa sortie comme un événement majeur. Le jeu sera cette fois disponible sur consoles en plus du PC. Concernant Football Manager, Utsumi reconnaît ouvertement les difficultés rencontrées après le changement de moteur graphique et promet des améliorations, notamment au niveau de l’interface.
Cette politique concerne plus largement les jeux développés par les studios occidentaux du groupe. Sega veut leur offrir davantage de visibilité au Japon grâce à la localisation, mais également grâce aux versions physiques sur consoles. Pour Utsumi, il est aussi important de développer des communautés japonaises autour des productions internationales de Sega que de traduire les jeux japonais pour les marchés étrangers.
Le dirigeant cite notamment Stalker 2 et Clair Obscur : Expedition 33, dont Sega assure la distribution physique au Japon. Cette activité profite du réseau de distribution historique du groupe, mais elle permet aussi à Sega de découvrir de nouvelles équipes et de nouveaux créateurs. Utsumi souligne notamment les liens entre l’équipe d’Expedition 33 et Persona, preuve selon lui que les échanges entre développeurs japonais et occidentaux peuvent créer de nouvelles opportunités.
L’autre grand chantier concerne les licences historiques de Sega. Utsumi confirme que les projets autour de Jet Set Radio et Streets of Rage progressent toujours. Il affirme que Sega souhaite conserver l’esprit des jeux d’origine tout en les adaptant aux attentes actuelles. L’objectif est double : satisfaire les joueurs qui ont connu ces licences dans les années 1990, mais également permettre à une nouvelle génération de découvrir ce qui faisait la personnalité de Sega.
Cette stratégie s’inscrit désormais dans SEGA UNIVERSE, nouvelle marque annoncée en avril 2026 et destinée à développer les anciennes licences de Sega à travers différents formats. Son concept, « NO OLD, STAY GOLD », résume assez bien la philosophie actuelle : ne pas considérer les anciennes licences comme de simples souvenirs, mais comme des univers capables de trouver une nouvelle vie auprès du public moderne.
Utsumi revient également sur la manière dont Sega perçoit aujourd’hui la culture vidéoludique. Avec plus de six décennies d’histoire, l’entreprise possède selon lui un patrimoine exceptionnel. Le jeu vidéo n’est plus une activité marginale réservée à quelques passionnés : il est devenu une véritable composante de la culture mondiale. Sega veut donc continuer à créer des expériences capables de donner de la force aux joueurs, ce que l’entreprise résume avec sa mission « Empower the Gamers », autrement dit l’idée de donner aux joueurs les moyens de s’exprimer, de créer et de partager leur identité.
La musique constitue justement un autre axe important de cette stratégie. En avril 2026, Wave Master a changé de nom pour devenir Sega Music, une décision qui doit permettre de mieux mettre en avant l’immense patrimoine musical de Sega. Utsumi considère le jeu vidéo comme une forme d’art complète réunissant image, son, technologie et conception, mais estime que la musique a longtemps été trop souvent considérée comme un élément secondaire.
Sega veut donc rendre ses musiques beaucoup plus accessibles sur les plateformes de streaming comme Spotify et Amazon Music, mais aussi développer des playlists, des collaborations avec des artistes et potentiellement davantage de concerts. Utsumi souligne notamment la popularité internationale des musiques d’Atlus et cite les phénomènes liés à certaines chansons de Yakuza. Pour lui, les musiques de jeux peuvent désormais vivre indépendamment des jeux et contribuer à élargir encore la culture Sega.
Cette volonté est déjà visible avec les initiatives autour des créateurs musicaux. Une première playlist consacrée au compositeur et directeur musical de Sonic, Tomoya Ohtani, a ainsi été lancée sur Spotify et Apple Music. Sega entend poursuivre ce type d’initiative afin de mieux mettre en avant les compositeurs et les artistes qui ont participé à son histoire.
Enfin, l’entretien se termine sur un sujet particulièrement symbolique : la longévité de Sega et celle de Famitsu, qui fête ses 40 ans. Utsumi se souvient notamment de l’époque où les notes des tests de Famitsu provoquaient de véritables discussions internes chez les éditeurs. Il évoque également la période de lancement de la Dreamcast, autour de 1998, et l’importance grandissante accordée à cette époque aux développeurs et aux créateurs.
Pour Utsumi, la capacité de Sega à durer repose sur deux notions : transmission et innovation. L’entreprise doit préserver ce qui fait son identité tout en acceptant d’évoluer avec son époque. C’est probablement le passage le plus révélateur de cette interview : Sega ne souhaite pas simplement ressusciter ses classiques, mais comprendre ce qui les rendait uniques afin de leur donner une nouvelle forme.
Au final, cet entretien accordé à Famitsu dessine une stratégie Sega beaucoup plus vaste que le simple développement de jeux. Jeux vidéo, cinéma, boutiques, produits dérivés, musique, licences, événements et collaborations doivent désormais fonctionner ensemble. Sonic reste le fer de lance, mais Persona, Yakuza, Virtua Fighter, Jet Set Radio, Streets of Rage, Angry Birds et les nombreuses autres licences du groupe sont appelées à jouer leur rôle.
La vision de Shuji Utsumi peut finalement se résumer à une idée simple : conserver l’ADN de Sega tout en cessant de regarder uniquement vers son passé. Entre le développement international, le numérique, le transmedia et la résurrection de ses anciennes licences, Sega semble vouloir transformer ses plus grands souvenirs en véritables univers modernes. Une stratégie qui rappelle forcément une certaine philosophie maison : la créativité comme moteur, mais avec les yeux résolument tournés vers l’avenir.

