Suite à une attaque-surprise, il faut être en mesure de sanctuariser la place. Tel pourrait être le credo de Blasphemous 2, nouveau-né déjà condamné à un seul exploit : celui de battre son grand frère. En effet, c’est en 2019 que les Sévillans de The Game Kitchen décidèrent d’abandonner le point’n’click pour nous livrer un metroidvania totalement débridé, s’inspirant des meilleurs disciples tout en empruntant la voie ultime. En dépit de quelques menues erreurs de jeunesse et une narration aussi cryptique que le livre de l’Apocalypse, Blasphemous premier du nom disposait d’une alchimie probablement issue de sombres incantations tant la noirceur de son univers basé sur la foi s’amourachait d’un gameplay nerveux et diablement efficace. Une violence digne d’un dernier châtiment, où le festin sanglant visuel nous invitait au plaisir du pad, encore et encore, nous laissant tous désarçonnés face à la fugace tentation élevée au rang de culte des envieux. Néanmoins, pour cette nouvelle itération, l’enjeu est de taille puisque les mécréants que nous sommes connaissons désormais le matériau de ce conte noir et alambiqué. De facto, il est légitime de s’interroger sur le bien-fondé de cette nouvelle quête et de scruter minutieusement chaque détail en profondeur, ne serait-ce que pour distinguer Castor de Pollux ou, au contraire, constater que la fratrie n’est somme toute que l’affaire de Dioscures. Une tentative plutôt osée dont la lumière ne cesse de nous attirer. Et quitte à traverser le purgatoire, autant vous emmener avec nous…
Ibère rude
Nul besoin de torture, autant mettre fin à ce terrible interrogatoire : oui, la direction artistique de ce Blasphemous 2 est à tomber. Malgré quelques bémols émis par nos soins lors des diverses diffusions des trailers, l’univers est cohérent, soigné et pensé pour instaurer une ambiance aussi singulière qu’intrigante. Une esthétique de bon aloi qui ravit la rétine, d’autant plus que les décors paraissent plus fournis que ceux du prédécesseur. Paradoxalement, c’est aussi là où le bât blesse : par probable perfectionnisme un poil exacerbé, Blasphemous 2 rogne sur le glauque afin d’instaurer son homogénéité. C’est dommage quelque part car, in fine, rares sont les tableaux à l’atmosphère impitoyable, voire carrément repoussante. Certes, le vice de la religion pervertie est retranscrit avec brio et les créateurs n’ont pas oublié de faire d’une chose insignifiante de prime abord un élément fascinant de dégoût. Néanmoins, il manque ce côté organique du premier essai, ce qui nous pousse à une certaine forme d’ambivalence ! Sans contestation possible, Blasphemous 2 se situe au-dessus de son aîné sans parvenir à lui subtiliser sa magnificence. C’est aussi cela qui pousse cette dernière version vers le précipice : cette éternelle valeur comparative qui l’empêche de s’émanciper. La faute à une formule désormais digérée.
Pourtant, toutes les chances étaient acquises ! Vous incarnez à nouveau le Pénitent au casque iconique dont le silence, une fois n’est pas coutume, est amplement justifié et pertinent. Oui, enfin, le joueur pourra s’identifier au héros muet, à l’inverse de ces pâles figures de la concurrence qui descendent le protagoniste sans parole au rang de beignet frit, totalement transparent et dépassé par le chaos environnemental. Il était temps ! Ici, point de situation gênante générée par ce manque de répondant d’autant plus que, malgré une structure narrative toujours aussi nébuleuse, Blasphemous 2 dévoile plus facilement ses enjeux à travers des dialogues obscurs en plus de cinématiques bien placées et en nombre suffisantes, quand bien même certaines d’entre elles ont été charcutées à la truelle, fait suffisamment rare pour ne pas être blâmé mais qu’il aurait été fallacieux de ne pas mentionner.
En revanche, ne soyons pas de vilains lapichons : les tableaux sont empreints du folklore andalou revisité avec efficacité. Mais l’inspiration inhérente à la volonté maladroite de vous en mettre plein la vue échoue de temps à autre. Comme quoi, « le mieux est l’ennemi du bien ».
Ô lai, au laid, haut-là
Bien évidemment, rien ne saurait rejaillir sans un sound-design de qualité et il est indéniable que sur ce point, Blasphemous 2 fait mal. Très mal ! Chaque thème est si bien adapté qu’il sied parfaitement au montage, à tel point que chaque piste donne la tonalité sans même devoir observer ne serait-ce qu’une seule traîtresse image. Sobre quand c’est nécessaire, enragée lorsque la situation l’exige, incommodante lorsque le mal fait des siennes, la partition est démoniaque, angélique, discrète, marquante…voire quasiment parfaite ! La preuve, s’il en fallait, que la sobriété fait la Loi devant le trop-plein orchestral ou l’abus des chœurs. Le mixage est également impressionnant et nul doute que la cohésion sonore saura vous mettre à genoux, ébahi et transcendé devant cette divine maîtrise.
Les bruitages sont tout aussi incroyablement justes, instaurant le sentiment de la mort cléricale, comme si toutes ces prédictions d’antan se vérifiaient désormais. Pourfendre un crâne, faire souffrir l’ennemi, courir sur une surface étrange…tout cela devient presque palpable tant les vibrations dans les airs sont crédibles. Et que dire de ces doublages bon sang !!! Que ce soit en anglais ou en espagnol, les 2 essais sont transformés même si, avouons-le, nous avons une appétence marquée par la seconde proposition.
Peut-être est-ce notre empirisme quelque peu cliché qui nous fait perpétuellement entrevoir l’image d’une Espagne diluée dans la croyance mais il va sans dire qu’objectivement, l’accent de nos voisins du sud convient à merveille lorsqu’il s’agit d’exposer les enjeux, avec ce léger surjeu qui donne un cachet unique à chaque voix. « À la manière d’un Dark Souls/Elden Ring » dirait le fidèle. Un catéchisme appliqué rétorquerions-nous.
Enfin, avant d’entrer dans l’étripage comme l’aiment les gens de bonne constitution, il faut admettre que le design du bestiaire est une révélation. Bien sûr, nous sentons quelques repompes du premier ; néanmoins, comment ne pas se prosterner devant les simples mobs, les trashs, les mid et les boss, les PNJ ou les pions du fond… Chaque ignominie est incarnée visuellement, nous faisant ressentir chaque spasme de la souffrance endurée afin d’accéder à une osmose encore mal définie. Même votre pire ennemi vous fera de la peine : c’est dire le niveau de grâce atteint les géniteurs. Et si c’était aussi cela, le pardon ?

Blasphemous 2 : Le Cadix jusqu’à la lie ?
Au-delà de la colorimétrie accentuant les contrastes, ce que vous voulez vous, tout comme nous, ce n’est point la représentation des giclées foisonnantes. Non, ce qui nous anime, c’est ce doux plaisir à peine coupable de la lame qui tranche la gorge, le marteau qui fracasse le crâne, la dague qui pénètre délicieusement, lentement les côtes de la victime qui fut, à maintes occasions, votre bourreau. Et inutile de vous préciser que vous serez servi ! À l’instar de sa jeune lignée, Blasphemous 2 est plutôt retors, ne nous laissant que peu de marge et de concessions. Pourtant, dès le premier contact, le jeu semble bien plus accueillant comme témoigne cette initiation plutôt longue mais peu corsée, laissant le temps au jeune apprenti de trouver ses marques. Nul besoin d’un tutoriel très explicite et encombrant : le soft vous laisse expérimenter sans toutefois vous punir définitivement en cas d’erreur. C’est d’autant plus affirmé que la prise en main est réellement instinctive, rapide et baignée dans l’eau bénite du bon sens, comme le prouve le mapping intelligent.
Concrètement, The Game Kitchen ne s’est pas foutu de nous en proposant une personnalisation efficiente et surtout plusieurs armes de départ (on vous laisse voir comment se déroule la suite) pour affiner votre appétit de belligérant : lenteur et force, vitesse et vice, équilibre et usure…chaque chevalier trouvera son compte, sachant que le feeling est important. Seul bémol (on ne remerciera jamais assez GuiDaFunkyMan pour l’info !), un des engins de mort (on vous laisse découvrir lequel) est sévèrement cheaté, permettant notamment un recovery favorable. Rien de bien méchant en somme, sachant que l’effort est louable. Le moveset est intéressant, tout comme les patterns adverses : tout est plutôt lisible et il faudra suer des gouttes avant de maîtriser l’esquive tout comme la parade !
Qu’on se le dise ! On ne pourra jamais accuser la latence ou la hitbox, tant Blasphemous 2 se veut précieux. Il est à noter tout de même quelques bugs d’animation durant les frames, notamment pour le perfect parry qui feront probablement l’objet de correctifs. Même les magies se sont libérées de leurs chaines, étant bien plus pratiques à utiliser, voire plus puissantes oserions-nous dire. Une aubaine, qui vous demandera de gérer le timing des incantations, de choisir une frappe dévastatrice mais qui vide allègrement votre barre de magie (appelée « Ferveur ») ou vous montrer plus mesuré en maniant l’un des éléments à votre disposition.

Peine Istàn
Ces bonnes sensations, couplées à une personnalisation poussée qui se traduit par l’octroi de divers bonus (surtout défensifs) démontrent à quel point Blasphemous 2 est un jeu habile, nécessitant quelques minutes pour être appréhendé et de longues heures pour être maîtrisé. Entre l’arbre des talents à plusieurs paliers à débloquer, vous laissant prioriser les compétences qui vous paraissent importantes, les effigies à équiper (vous permettant par exemple d’assouplir le timing de certaines actions) et les items à équiper, chaque vaillant pèlerin y trouvera son compte. De surcroît, la monnaie du jeu s’obtient plutôt aisément. Certes, comme d’habitude, il faudra tout rechercher, à l’instar de son XP accumulé, à chaque trépas et Dieu sait qu’il y en aura. Petite filouterie : votre barre de Ferveur en sera affectée au fur et à mesure, d’où la nécessité d’écouter attentivement ce que chaque protagoniste a à vous offrir. Pour le reste des joutes, peu d’autres nouveautés, Blasphemous ayant déjà posé de solides bases. Tout s’exécute à la perfection, même ce soin salvateur intervenant avant une tartasse mortelle !
Un point d’orgue ce gameplay ? Malheureusement pas tout à fait. Au premier banc des accusés, se situent ces phases pénibles afin d’obtenir un objet qualitatif. Grosso modo, lorsqu’un « trésor » se trouve sous vos yeux et que vous irez le chercher, les portes se refermeront et vous irez charbonner contre des vagues d’ennemis afin d’obtenir le précieux. C’est marrant 5 minutes mais quand le procédé est réitéré, ça devient quasiment anxiogène, surtout que la mécanique est devenu redondante dans tellement d’autres œuvres… On incriminera également quelques sauts, dont l’inertie particulière vous fera manquer bêtement une plateforme alors que l’épreuve n’avait rien de rédhibitoire. En outre, lesdites phases de plateforme flirtent parfois avec le génie tant elles nécessitent un usage particulier de votre attirail mais, une nouvelle fois, nous passerons ce détail sous silence afin de ne pas vous divulgâcher ces instants d’extase !
Traire l’impie
Concernant le level-design, marque indélébile du genre, nul doute qu’il saura vous séduire. Sans chercher à être inutilement complexe, ce dernier fait étalage de toute sa finesse, osant miser sur une verticalité réconfortante et une lisibilité à toute épreuve. Difficile de se paumer avec la carte, même si Blasphemous 2 abuse de ce leitmotiv pédant : « t’as vu où passer ? Ben tu ne peux pas tant que tu n’auras pas le bon pouvoir ! ». D’accord, on retrouve ce schéma un peu partout. Cependant, ici, nous avons parfois eu l’impression que cela nous était jeté à la tronche, un peu gratuitement. Cela ne remet pas en cause la structure des niveaux, loin s’en faut, mais perdre quelques précieuses minutes de temps de jeu parce qu’on ne sait plus vraiment où se diriger est plus un émissaire de frustration que d’amusement. Et comme certaines coutumes sont mauvaises, le fast-travel est souvent au rabais… C’est peut-être un détail (pour vous) ; toutefois, le pêché d’orgueil est bien présent, empêchant Blasphemous 2 de dominer le royaume.
Que le clergé se rassure ! Ce nouvel épisode dispose d’arguments très solides pour envoyer en enfer le vil prétentieux prêt à faire don de sa chair au combat. Plus de vingt heures ont été nécessaires pour venir à bout de notre voyage et bon nombre d’essais furent infructueux avant d’assouvir notre soif d’hémoglobine auprès de ces boss récalcitrants ou de ces fieffés gredins nous ayant pris en embuscade.
Il faut croire que le Céleste se mérite. Partons-nous donc de si loin ?









