Harold Halibut a été Testé sur Xbox Series X (version Gamepass)
Le temps. Cette notion universelle et familière prend une forme incroyable dès lors qu’elle est abordée à travers les yeux d’Harold Halibut. A l’heure où tout doit forcément être immédiat car l’obsolescence rattrape la mode et l’innovation à une vitesse fulgurante, quatre amis ont pris douze années pour réaliser leur premier jeu vidéo.
Une œuvre décrite comme la fusion de deux de leur passions communes : l’animation en stop motion et le jeu vidéo narratif. Douze années qui peuvent être logique aux vues des ambitions du projet comme elles peuvent paraître disproportionnées dans le domaine du jeu vidéo. Ce monde où la surproductivité et la surconsommation sont dorénavant vitales aux entreprises qui le composent.
Ce monde où le « crunch » est devenu la norme et où la créativité se voit trop souvent être sacrifiée sur l’autel de la rentabilité à tout prix. Et si ce jeu peut s’interpréter comme le reflet de ce qu’à pu être le développement de cette aventure singulière, il est aussi une tentative originale du studio Slow Bros de nous interroger sur notre propre gestion du temps, et par la même sur la place que nous tenons dans une société.
Voilà plus de 18000 jours que le vaisseau spatial Fedora I, fuyant une Terre devenu inhospitalière, s’est écrasé au fond de l’océan d’une planète inconnue. Un temps si considérable qu’il devient presque futile de le compter. Les membres rescapés, conscients de leur situation inexorable, s’appliquent à recréer une civilisation similaire à celle qu’ils ont vécue sur Terre dans ce navire miraculeusement toujours étanche et habitable.
Né bien après ce terrible évènement, Harold Halibut n’a toujours eu comme ligne d’horizon que le fond trouble de cet océan. Timide et rêveur, il est l’assistant de la professeur Jeanne Mareaux, scientifique renommée qui travaille sans relâche pour trouver un moyen de sortir leur embarcation des profondeurs et partir à la recherche d’un environnement plus propice et moins hostile.
Pour autant, Harold est vu par l’ensemble des gens qui l’entourent comme une personne gentille bien qu’un peu irresponsable. Mais une rencontre extraordinaire va à tout jamais changer la vie ordinaire de cet homme extra ordinaire.
Plutôt que de se focaliser sur une histoire classique d’un personnage que rien n’a préparé à vivre une incroyable aventure, Slow Bros s’attache à transformer la trame principale de son jeu en une simple toile de fond. Un fil rouge qui cèdera volontiers sa place pour mieux mettre en avant les relations entre Harold et toutes les personnes qui l’entourent.
On reprochera assez rapidement le manque de dramatisation que devrait prendre le scénario, et qui laissera comme cet arrière-goût amer d’avoir traverser une histoire sans jamais ressentir un sentiment d’urgence ou d’ampleur auxquels nous sommes habitués. Mais ce serait passer à côté de ce que cherche à mettre en valeur le studio allemand avec cette aventure.
Tel une Amélie Poulain de bois et de chiffon, Harold va, bon gré mal gré, entrer dans la vie des habitants du Fedora I et la transformer grâce à des gestes simples : un coup de main, un service anodin pour beaucoup mais essentiel pour celui ou celle à qui on l’offre. Ou même tout simplement une oreille attentive à qui parler. Autant de petites pierres qui, mises toutes ensemble, formeront la base d’une amitié sincère.
Comme presque naturellement, les quêtes secondaires se transforment peu à peu en quête(s) principale(s). Ainsi, on accordera beaucoup d’importance, et donc de temps, au développement des relations avec les personnages gravitant autour de nous.
Là où un scénario classique met en place une succession d’éléments pour faire en sorte que son héros change et se transforme pour servir ce qui est présenté comme un but ultime (ici, sortir le vaisseau du fond des océans), les pérégrinations d’Harold vont a contrario l’amener à repenser sa place parmi les siens.
Tel le héros du quotidien, il offrira de son temps pour les aider à surmonter leurs petites épreuves de la vie. Ces « petits trucs », souvent relégués au rang de sous quêtes accessoires dans le jeu vidéo actuel, vont devenir l’objet principal des préoccupations de l’homme à-tout-faire du navire et donc, de surcroit, du joueur.
Quand Harold rencontre la vie
On peut même voir dans ce parti pris un pied-de-nez assez amusant envers ces innombrables open world qui multiplient les quêtes annexes fades et stupides car ignorant complètement la dissonance narrative juste parce qu’il faut impérativement « remplir » les espaces vides. Harold Halibut tentent de rebattre les cartes en donnant une importance inédite à ce qui, dans le jeu vidéo, s’avère traditionnellement secondaire voir superficiel.
L’urgence du temps qui passe inexorablement devient dès lors très relative et laisse la place à une liberté qui va nous permettre à nous, joueurs, de nous immerger dans ce monde. En s’intéressant plus à tout ce qui le compose qu’à ce qui peut lui arriver, en privilégiant le contemplatif grâce à cette esthétique et cette direction artistique splendide qui force le respect, le studio colonais nous ouvrent les portes de son univers de façon originale et intrigante.
Et comme pour nous inciter un peu plus encore à s’intéresser à notre environnement plus qu’à la « mission » qu’on veut nous montrer comme vitale, un soin tout particulier a été appliqué au doublage qui participe grandement à l’attachement ressenti envers Harold et les habitants de ce « sous-marin spatial ».
Si les plus anglophobes d’entre nous pesteront contre l’absence de voix françaises, les nappes sonores aux doux relents synth-wave viennent magistralement souligner une ambiance rétro-futuriste du plus bel effet et feront sans nul doute l’unanimité. On notera plus particulièrement des musiques aussi ponctuelles que surprenantes. L’exemple le plus génial restera pour ma part une sorte de parodie/hommage à la Casa De Papel que je vous laisse le plaisir de découvrir.
Les malheurs de Harold
Seulement, il est un défaut majeur et très ennuyeux que la proposition du studio Slow Bros trainera comme un boulet au pied tout long de son aventure : Harold Halibut a oublié d’être un jeu vidéo !!! Si les afficionados du skill et les adorateurs de la mémoire musculaire ont déjà fui depuis longtemps, voir ne se sont jamais intéressés à ce jeu, les amateurs du point’n’click autres aventures « façon Ace Attorney » resteront aussi terriblement sur leur faim.
Un reproche certes inhérent aux jeux narratifs où le côté interactif est souvent réduit à peau de chagrin. Les énigmes aux résolutions capillotractées sont aux abonnées absents. Les casse-têtes se présentent plus comme des interactions (très) basiques plus que comme de véritables défis. Les dialogues sont tout sauf à choix multiples et donc n’influent en rien le déroulement de l’aventure.
Et que dire des trop nombreux et pénibles aller-retours qui tentent de masquer avec beaucoup de peine une volonté de gonfler artificiellement la durée de vie. Une durée de vie qui paradoxalement s’avère beaucoup trop longue pour le bien du jeu. Car si tout cet aspect narratif décrit plus haut vous laisse de marbre, le rythme volontairement posé et lent laissera rapidement place à l’ennui et votre expérience se limitera à admirer une belle coquille vide.
Une coquille d’ailleurs quelque peu fêlée puisque la technique n’est pas exempte de tout reproches. Petit bugs, affichage tardif de texture, et parfois même plantage complet s’invitent sans prévenir. Des erreurs de jeunesse, sans doute, mais des erreurs qui ont assurément un goût de rendez-vous manqué.





