Le tout premier Ecco the Dolphin fit sensation à sa sortie. Il s’agissait d’un jeu atypique qui détonait franchement au milieu de la production vidéoludique du début des années 90. Incarner un dauphin n’avait alors rien de commun et, plus de trente ans après, cela reste toujours aussi singulier. Après tout, qui n’a jamais rêvé de nager un jour en leur compagnie ?
Derrière Ecco the Dolphin, nous trouvons un doux rêveur, Ed Annunziata, le papa d’Ecco (et de Chakan également), Spencer Nilsen, le compositeur attitré de la série, SEGA et l’équipe de développement hongroise Novotrade International. Tous se sont associés pour donner naissance à une série de jeux unique, portée par une ambiance absolument incroyable.
Injustement tombée dans l’oubli aujourd’hui, cette licence mérite pourtant qu’on la redécouvre. Pourvu qu’une petite plongée dans son univers se transforme, à la longue, en une véritable ivresse des profondeurs.
1992 – Ecco the Dolphin : une sensation et une nouvelle référence
Dès les premiers instants de jeu, Ecco the Dolphin marque les esprits en transcendant le support sur lequel il tourne. Au son d’une musique mystérieuse rappelant par moments Meddle des Pink Floyd, Ecco nage dans des environnements magnifiques. Les couleurs, particulièrement bien choisies, ainsi que la somme des détails simulant les fonds marins impressionnent immédiatement.
La nage du dauphin est merveilleusement retranscrite. Rapide, animé à la perfection, Ecco peut foncer et changer de direction au dernier moment pour réaliser quelques acrobaties au-dessus de l’eau. Notre cétacé est également doté d’un sonar particulièrement utile pour communiquer avec les créatures marines et les cristaux censés nous guider, faire apparaître une carte ou encore nettoyer l’écran à la manière d’un tir. Même si le maniement peut paraître un brin rigide aujourd’hui, notamment en raison de son inertie (le dauphin est un peu lent à « démarrer ») et d’une gestion des directions parfois délicate (les diagonales surtout), les sensations offertes à l’époque étaient grisantes.
Avec son aventure complexe mêlant exploration et énigmes, le jeu devient rapidement une référence sur Mega Drive, une véritable alternative à Sonic. Devant un tel succès, il sera naturellement adapté sur d’autres supports maison comme la Master System, la Game Gear ou encore le Mega-CD. Cette dernière version bénéficiera d’ailleurs d’un soin tout particulier avec une bande-son de qualité CD, six nouveaux niveaux et des cinématiques du meilleur effet. Une suite est également mise en chantier.
Ecco the Dolphin cache pourtant sa nature profonde. Lorsqu’on ne s’arrête qu’à l’illustration de la jaquette signée Boris Vallejo ou aux captures d’écran figurant au dos de la boîte, on pourrait croire qu’Ecco est un jeu destiné aux amateurs des documentaires du Commandant Cousteau, aux fameux non-joueurs un brin écolos ou encore aux adultes qui, à l’époque, n’avaient que faire des aventures du petit hérisson bleu ou du plombier moustachu.
Mais si le jeu a l’ambition, dès le premier épisode sur Mega Drive, d’imiter la vie marine avec une représentation ultra-réaliste de ses habitants et de ses décors, il est bien plus que cela et dépasse rapidement le cadre du simple aquarium du premier niveau. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, le scénario d’Ecco puise son inspiration dans la science-fiction la plus pure, avec sa horde d’aliens hostiles et son lot de voyages dans le temps.
Dès le niveau d’introduction, on est, comme qui dirait, dans le bain. Après une dernière acrobatie d’Ecco haut dans le ciel, une tempête venue d’un autre monde vide le fond de la lagune, laissant notre dauphin seul au monde. Sa mission : retrouver ses congénères, rétablir un équilibre perdu et repousser la menace alien.
On suit dès lors les aventures d’Ecco à travers vingt-cinq niveaux qui se partagent entre époque actuelle et préhistoire, temples engloutis, mers chaudes et contrées glacées, pour finalement s’achever dans un monde de cauchemar, quelque part au cœur du royaume sombre et biomécanique des aliens. « Welcome to the Machine » est d’ailleurs le nom d’un niveau faisant référence au morceau éponyme des Pink Floyd et constitue un avant-goût infernal de la bataille qu’il faudra mener contre la Reine du Vortex. Tétanisant et mémorable.
Contrairement aux idées reçues, Ecco the Dolphin n’a rien d’un jeu zen ou reposant, comme j’ai pourtant pu le lire dans la presse spécialisée de l’époque. C’étaient d’ailleurs les principaux arguments avancés par les journalistes pour louer ses qualités et le distinguer de la masse des jeux d’action. Or, Ecco n’a rien d’un jeu cool. C’est un jeu extrêmement difficile qui exige du joueur une abnégation rare et un sang-froid parfois inhumain.
Y rejouer aujourd’hui, alors que nous sommes habitués au confort des productions récentes, fait remonter à la surface de douloureuses réminiscences : un mélange de crainte, de souffrance, de frustration et de découragement accompagné de ce tenace sentiment d’impuissance. Certains niveaux sont si vastes et labyrinthiques qu’il faudra parfois des centaines d’essais pour trouver un début de semblant de chemin. Et lorsque l’on découvre de nouveaux lieux, l’absence de repères dans ces fonds marins hostiles désarçonne autant qu’elle décourage. Le joueur lambda qui cherchait uniquement le plaisir de se prendre pour un dauphin passera rapidement son chemin.
Et l’une des principales difficultés du jeu réside dans la gestion de l’air, dans un monde aquatique souvent fermé. Oui, Ecco est un mammifère marin qui, comme ses amis les baleines et les orques, ne respire que de l’air. Notre cétacé devra donc, à intervalles réguliers, remonter à la surface pour prendre un bon bol d’oxygène ou trouver une poche d’air si, par hasard, il s’est aventuré un peu trop profondément dans quelque sombre caverne.
Ensuite, il faudra gérer sa barre de vie, passer lentement devant une pieuvre géante sous peine de mort ou encore repousser à coups de museau des requins toujours plus nombreux. Si le jeu propose bien un système de passwords, il ne s’agit là que du strict minimum pour espérer progresser à travers ces niveaux impitoyables.
1994 – Ecco, the Tides of Time : une suite mémorable
Concernant sa suite, Tides of Time, on retrouve toutes les qualités du jeu précédent. Mieux encore, le jeu est magnifique et surpasse toutes les attentes. L’équipe de développement ne s’est pas contentée de recycler les bonnes idées du premier opus, elle développe davantage son univers et déploie au passage de toutes nouvelles phases de gameplay.
Pour l’histoire, la Reine du Vortex est de retour et obligera Ecco à parcourir les marées du Temps. On y découvre de nouveaux lieux futuristes aux décors luxuriants ainsi que des créatures incroyables tranchant avec les classiques habitants des fonds marins du premier épisode, à l’image de cette gigantesque méduse évoluant dans des tubes d’eau suspendus dans le ciel.
Le sprite d’Ecco, quant à lui, a été entièrement redessiné. Directement repris de la version Mega-CD, il profite toujours d’une animation incroyable enrichie de quelques mouvements supplémentaires, sublimant encore davantage la nage si caractéristique de notre cétacé préféré.

Ensuite, on appréciera tout particulièrement le choix du niveau de difficulté. La courbe de progression s’avère également bien plus adaptée aux joueurs novices, surtout durant les premières heures de jeu. À titre d’exemple, le premier épisode refroidissait l’ambiance dès le deuxième niveau avec ses fameuses cavernes. Désormais, les premiers tableaux nous permettent de nous habituer en douceur aux exigences de ce jeu d’aventure. Ils introduisent également, tout doucement, une histoire qui s’affirmera comme résolument futuriste.
La variété est également de mise avec une alternance de niveaux davantage orientés vers l’action, comme ces tubes d’eau servant de transition entre les mondes, ou encore ces passages en simili 3D où notre dauphin, vu de dos puis de face, doit traverser une série d’anneaux pour se téléporter dans le temps et l’espace. L’autre nouveauté de cet opus, entrevue brièvement à la fin du premier épisode, est la possibilité de se transformer en d’autres créatures (méduse, requin…). Le plus marquant reste néanmoins d’incarner un volatile planant au-dessus des mers !
Néanmoins, dire qu’Ecco II est plus facile que son prédécesseur serait un doux mensonge. Les derniers niveaux nous rappellent cette dure réalité : les jeux Ecco sont des jeux redoutables.
Tides of Time connaît un succès notable auprès de la critique spécialisée et des fans, sans toutefois avoir l’impact de son prédécesseur, et ce même s’il se montre plus accessible en matière de difficulté. Ecco II met en effet davantage en avant son univers de science-fiction, particulièrement marqué, qui cible et réduit un peu plus encore son public. Exit le grand public et la mère de famille, ce sont avant tout les joueurs ayant connu dans la douleur le premier épisode qui s’y intéresseront, ainsi que les amateurs de mondes imaginaires.
Avec sa fin ouverte, nous étions en droit d’attendre une suite directe à Ecco II. Or, il n’en fut rien. Si la Mega Drive connaîtra bien un troisième épisode, celui-ci est beaucoup plus anecdotique et n’a finalement que peu de choses à voir avec la trame principale de la série. Cet épisode à part, c’est Ecco Jr. (1995) qui est exclusivement destiné aux jeunes enfants, faisant office d’initiation à l’univers d’Ecco. Le jeu nous propose d’incarner jusqu’à trois cétacés : Ecco Jr., bien sûr, mais également un orque et un cousin d’Ecco au teint plus sombre. L’aventure alterne recherche d’objets et trappe-trappe sous-marin. On y respire indéfiniment sous l’eau et les ennemis sont tout simplement absents. Avec une difficulté inexistante, la durée de vie n’excède pas la demi-heure pour le joueur moyen.
Vendu uniquement et de manière assez anonyme sur le territoire australien, tout en recyclant les graphismes du premier épisode, le jeu donne l’impression d’être une commande de dernière minute. Il sera d’ailleurs souvent oublié dans les rétrospectives consacrées à la série. Pourtant, il n’est pas dénué de qualités et sa redécouverte se fera très positivement, des années plus tard, sur les plateformes de téléchargement.
Le « vrai » retour d’Ecco, tant attendu, était quant à lui prévu sur 32X, mais il s’avérera n’être qu’un pétard mouillé, ne dépassant jamais le cadre de quelques annonces prometteuses et d’un écran-titre particulièrement chatoyant. Seul Kolibri, un proche parent d’Ecco en mode shoot’em up, toujours signé Annunziata et Novotrade, verra finalement le jour sur ce support. La cause de cette annulation est connue : le 32X, l’add-on mort-né de la Mega Drive, fut un échec retentissant et l’arrivée de la Saturn mit un terme définitif au projet. Au grand désespoir de son créateur, Ecco, tout comme Sonic qui sera relégué à l’état de figurant, deviendra persona non grata sur Saturn. SEGA avait alors pris la mauvaise habitude de faire table rase du passé en renouvelant complètement ses licences.
2000 – Ecco, Defender of the Future : un reboot magnifique mais sans lendemain
Pourtant, Ecco renaîtra. Avec la rutilante Dreamcast, bien aidée par ses grandes capacités en matière de 3D, SEGA mise sur un reboot de la saga du Dauphin.
Defender of the Future sera le baptême du feu pour cette série avec le délicat, très délicat passage de la 2D à la 3D. C’est Appaloosa Interactive (anciennement Novotrade), toujours basé en Hongrie, qui s’occupera de cette fabuleuse transition. On notera toutefois l’absence du créateur d’Ecco, Ed Annunziata, ainsi que celle de Spencer Nilsen pour les musiques, remplacé ici par Tim Follin. On peut d’ailleurs s’étonner de ces absences tant ces deux hommes ont incarné, à eux seuls, l’âme d’Ecco.
Le jeu sort au début de l’an 2000 et est acclamé par la critique, qui salue une réalisation exceptionnelle doublée d’un challenge relevé et d’une direction artistique remarquable. Le passage de la 2D à la 3D s’effectue à la perfection avec des fonds marins divinement modélisés, une animation du cétacé plus vraie que nature (l’équipe de développement a étudié, à l’aide de nombreuses vidéos, le moindre mouvement des dauphins) et un gameplay complexe et immersif, même si son maniement demande toujours un petit temps d’adaptation.
La 3D apporte une nouvelle dimension et désoriente naturellement ceux qui sont habitués à l’univers en 2D des premiers épisodes. Et pourtant, malgré cette nouveauté de taille, le jeu parvient, ce qui relève presque de la prouesse, à restituer l’essence même des premiers opus.
Seul le scénario sera décrié par une partie des joueurs et de la presse. Futuriste, il s’inscrit pourtant dans la même veine que ceux entrevus dans les épisodes précédents. Signé par l’écrivain de science-fiction David Brin, il met à nouveau Ecco face à une invasion alien, prétexte à de nouveaux voyages dans le temps. Notre dauphin tente bien sûr de rétablir un équilibre perdu, confronté au futur de son espèce dont les représentants sont soit réduits à l’état d’esclaves, soit devenus eux-mêmes des tyrans. Pour la toute première fois, et même si nous ne les apercevons jamais au cours de l’aventure, il est fait mention des êtres humains.
Le jeu marque durablement les esprits, mais renoue également avec l’une des marques de fabrique de la série : une très grande difficulté. Celle-ci l’empêchera malheureusement de toucher un plus large public. Et pourtant, cette difficulté est à la hauteur de ce grand jeu : particulièrement gratifiante dès lors que l’on refuse de se décourager.
Defender of the Future réserve en effet une somme impressionnante de moments d’anthologie : des affrontements contre des boss gigantesques (Mégalodon, crocodile géant…) et la découverte de lieux incroyables comme la cité d’Atlantis. Et s’il ne fallait garder qu’un seul passage en mémoire, ce serait sans hésiter « Hanging Waters », les fameux tubes d’eau dans le ciel (un passage d’Ecco II désormais retranscrit en 3D), un niveau scindé en trois parties. Situé parmi les derniers niveaux du jeu, le choc ressenti n’en est que plus grand. Il nous propose tout simplement de nager dans le ciel, au cœur d’immenses masses d’eau suspendues, ponctuées de séquences purement plates-formes. Une claque, tout simplement incroyable.
En hommage aux premiers épisodes, on retrouvera également deux niveaux en 2D et demi (avec, par exemple, Passage from Genesis, un titre évocateur puisque Genesis est le nom donné à la Mega Drive sur le territoire américain), reprenant la représentation et le gameplay des origines avec une vue de profil.
Certains puristes de la saga ne reconnaîtront qu’à demi-mot l’incroyable réussite que fut Defender of the Future, lui préférant toujours le challenge et l’ambiance si particulière des premiers épisodes sur Mega Drive. Il n’empêche que cet opus Dreamcast soutient largement la comparaison avec ses illustres modèles, les surpassant même, à mon goût, en termes d’immersion.
Une suite était bel et bien prévue sur Dreamcast, mais avec l’arrêt par SEGA de la production de ses consoles au début de l’année 2001, celle-ci fut malheureusement annulée. Signe des temps, Ecco: Defender of the Future sera également le premier épisode de la saga à migrer sur une console autre que celles estampillées SEGA. Il sortira ainsi en 2002 sur PlayStation 2 dans une version améliorée, intégrant notamment une nouvelle boussole permettant de mieux se repérer dans les vastes étendues marines du jeu.
La mort de la licence ?…
Defender of the Future
est, à ce jour, le dernier épisode de la saga. Et pourtant, depuis des années, Ed Annunziata, accompagné de Spencer Nilsen, toujours aux musiques, nourrit le projet d’offrir une véritable suite à Ecco – Tides of Time. Baptisé The Big Blue, ce nouveau chapitre devrait reprendre l’histoire là où s’était arrêté le deuxième épisode et permettrait d’incarner, outre Ecco, une autre créature aquatique.
Ce projet a d’ailleurs fait l’objet, en 2013, d’une campagne de financement participatif. Hélas, les sommes récoltées (50 000 dollars sur les 700 000 espérés) se sont révélées insuffisantes pour lancer sa phase de développement. Même si cela semble aujourd’hui mal engagé, le créateur d’Ecco ne désespère pas de pouvoir, un jour, relancer la saga du dauphin.
Aujourd’hui, cette série demeure méconnue du grand public et des jeunes générations. La faute, à mon sens, à deux causes principales : une difficulté particulièrement élevée qui a écarté un grand nombre de joueurs et l’abandon progressif de cette licence par SEGA, une mauvaise habitude qui poursuit encore aujourd’hui la firme japonaise.
Ecco aura toutefois marqué son temps avec une série de jeux mythiques où chaque épisode (hormis Ecco Jr.) est indispensable pour celui qui souhaiterait plonger dans les profondeurs en sa compagnie.





