Quitte à ne pas épargner le vieil adage, autant y aller franco : changer pour changer n’est pas forcément salvateur et Dragon’s Dogma 2 pâtit fortement de cette situation. Oui, le ton est donné mais comment peut-il en être autrement ? Au milieu de la critique dithyrambique affichée ou, au contraire, du scepticisme ambiant non dissimulé, la dernière création de Hideaki Itsuno, l’un des hommes forts de Capcom, a de quoi laisser songeur. Voire dubitatif par instants ! Cependant, nous ne pouvons en aucun cas feindre la surprise tant la première itération de Dragon’s Dogma, débarquée en 2012, disposait d’une aura particulière, entre fascination et rejet. Même sa version 1.5, Dark Arisen, ne parvenait pas à obtenir tous les suffrages en dépit d’améliorations efficientes et d’ajout(s) de contenu(s) intéressant(s). Néanmoins, laissons le passé où il est afin de mieux comprendre le présent qui, in fine, porte lui aussi la marque des stigmates d’antan.
Une manière plus ou moins polie de se replonger dans les aventures de l’Insurgé, le visage fier derrière une visée solide. Sus au dragon bon sang !
Dragon’s Dogme Z
Pour ceux qui auraient franchi le pas, Dragon’s Dogma premier du nom représente l’essence même du paradoxe. Scénaristiquement à la rue, parfois franchement laid et pas toujours cohérent, ce dernier disposait de la petite étincelle qui nous faisait oublier maintes fois les défauts de conception, aussi nombreux soient-ils. Il était donc temps de marcher sur le chemin du triomphe, et de faire taire les réfractaires, qu’ils soient ou non des apôtres du RPG.
À cette question, la réponse est nette : non, Dragon’s Dogma 2 est dans l’incapacité de fédérer et d’écraser toute résistance. Et le premier constat est sans appel ! Le jeu se pose bien plus comme un reboot/remake/relecture de son aîné qu’en tant que suite en bonne et due forme. Certes, les mots sont durs voire perfides ; en outre, impossible de nier que nous sommes en face d’un gros coup de polish au lieu d’un gros coup de balai ! Point de dépoussiérage…on garde les mêmes et on recommence, quitte à s’entêter dans la vétusté. Croyez-nous : lorsqu’on est fan du sieur à l’origine de la technicité enivrante de Devil May Cry, cela fait d’autant plus mal !
Itsuno classe ?
Nommons les maux simplement : avant Dragon’s Dogma 2 ont chevauché sur les plaines de l’excellence Elden Ring, les derniers Zelda et, plus surprenant car plus underground, le brillant Outward… Bien sûr, le dernier-né de Capcom essaie de faire évoluer la formule, en proposant une alternative à la dimension de l’open-world. Avec quelques réussites ! En effet, il n’est pas rare de se perdre dans cet univers. En partant à l’aventure afin d’accomplir une quête, il vous arrivera souvent de vous arrêter, histoire d’explorer une caverne ou vous pourrez aider des citoyens en détresse en les soutenant lors d’un combat épique contre un griffon qui démarre de jour pour finir de nuit. Puis vous irez vous perdre ici et là pendant plusieurs heures jusqu’à vous rendre compte que vous êtes à mille lieues de votre objectif initial !
La sensation est haletante en début de partie, faisant vaguement penser au cultissime Skyrim. Et le fond du souci est bel et bien là ! Effectivement, le chef-d’œuvre de Bethesda date (déjà) de 2011 et, en dépit d’un vieillissement relatif, les règles ont largement évolué. Bien loin des standards précités, Dragon’s Dogma 2 ne la joue pas old-school, il la joue vieillard refusant de céder sa gloire d’antan. La cohérence prend un sacré coup de pelle et même si la carte est immense, on ne retrouve pas cette alchimie qui associe hétérogénéité et homogénéité, délicieuse antithèse furieusement maîtrisée par FromSoftware.
Dogma la main
De plus, le level-design est moyen, n’exploitant que trop rarement la verticalité et les villes ne sont ni impressionnantes, ni originales. À la limite, soit. Mais comme la technique est à la ramasse, difficile de réellement rentrer dans le monde dépeint par Dragon’s Dogma 2. Alors ok, quelques panoramas flattent la rétine mais dans la globalité, les couleurs sont toutes flinguées par un filtre qui fait tout tendre vers le grisâtre. De plus, les effets de lumière ne sont pas saisissants et les visages sont obsolètes.
En revanche, au niveau du bestiaire, ça claque ! Voir déambuler un cyclope avant de se foutre sur la tronche est grisant et nul doute que ces phases, malheureusement en nombre réduit, relèvent totalement l’intérêt du jeu, transcendant le reste de l’aventure. De quoi s’interroger sur le développement même de Dragon’s Dogma 2 qui semble avoir été confié à des équipes très différentes. Néanmoins, cela sauve grandement les meubles et nous en venons presque à pardonner la quasi-absence de fast travels. Quasiment disons-nous ! Car très vite, vous vous rendrez compte que faire on ne sait combien d’allers et retours ne permet pas de proposer un rythme fluide, à l’instar du framerate d’ailleurs. Retour vers le passé avec du 30 non constant et puis c’est tout. Choix délibéré ou contrainte de temps ? Les mises à jour nous le diront…
Sans parler du coup du Kraken pour expliquer le fait que vous ne pouvez vous déplacer sur l’eau… Quitte à maquiller certaines choses, autant le faire avec brio !
Dragon’s l’air
Pas besoin de dissimuler notre ressenti concernant la structure de Dragon’s Dogma ! Sous ses airs de liberté teintée de old-school se cache un refus manifeste d’évoluer franchement par rapport à son aîné. Cependant, on retrouve quelques bonnes idées et si la mise en scène n’est pas des plus folles, la création d’Itsuno peut compter sur sa partition, toujours dans le ton ! L’OST est une grande réussite et modifie l’atmosphère inhérente de chaque séquence. Un véritable exploit, notamment lorsque vous vous retrouvez à faire chuter un colosse et que la musique vous provoque des pulsions héroïques ! Il en va de même avec les doublages, en anglais ou en japonais, juste impeccables.
En outre, nous pouvons regretter le fait que vos alliés passent leur temps à raconter la même chose mais au moins, nous ressentons cet esprit d’équipe. Sans avoir de réelles personnalités, vos « pions », les guerriers qui vous accompagnent, parviennent à dynamiser l’ensemble, bien plus que dans le premier volume ! L’explication est toute trouvée : l’écriture est un poil meilleure. Cela rend encore plus dommageable la faiblesse du scénario… Le coup du héros amnésique et muet, ça intéresse qui en 2024 ? Et cette quête face au dragon est monotone. Sans doute que cela explique les nombreux écarts de la route principale de Dragon’s Dogma, même si de temps en temps il s’agit juste d’aller cueillir 3 champignons parce que Martine a juste la flemme d’y aller !
Dragon’s Dogma 2 : le crew Pion
Outre le joyeux bordel des menus, pas ergonomiques pour un rond, il faut tout de même reconnaître la richesse de Dragon’s Dogma 2 ! En bon A-RPG qu’il est, le jeu impose une gestion classique mais efficace entre l’équipement, nécessaire pour faire croître votre puissance offensive et défensive, et la répartition de vos classes. Si vous n’avez accès qu’à 4 d’entre elles au début (archer, guerrier, voleur ou mage), vous pouvez par la suite découvrir des variantes sympathiques et en changer à la volée ! À vous de bien équilibrer votre groupe car disposer de magie ou de soin, ça n’a pas de prix ! Vous pouvez aussi équiper votre héros de 4 techniques, ce qui est une contrainte à prendre en compte. Encore une fois, il est dommage que Dragon’s Dogma 2 impose cette limite alors qu’une classe vous offre un beau panel de possibilités ! Enfin, comme nous le disions , changer de spécificité ne se fait pas à la volée, vous obligeant à aller voir un PNJ spécifique ou de tout modifier autour d’un feu de camp.À vous de vous adapter de facto sachant que l’épopée propose parfois des combats bien corsés même si la difficulté semble avoir été revue à la baisse en comparaison avec son prédécesseur. Toutefois, une tartasse mal placée peut vite faire fondre votre barre de vie et il est important de bien gérer son environnement et ses objets, dont le nombre incalculable donne parfois le tournis. D’autant plus que la notion de poids est importante : charge à vous de bien dispatcher vos trouvailles entre vos membres. On appelle ça de la gestion et/ou une exigence un peu futile, selon votre appétence…
Dragon’s Dogma 2 : hache deux en un
Si Dragon’s Dogma a autant fasciné à l’époque, c’est aussi en raison de son cycle jour/nuit. Rien à redire sur celui-ci : c’est efficace et très bien retranscrit. Si en pleine lumière, il faut savoir rester sur ses gardes, une fois le soleil couché, il faut carrément être vaillant ! Lors des phases nocturnes, votre partie peut vite devenir un enfer ! D’une part, vous ne voyez clairement rien et vos possibilités d’éclairage ne représentent pas une solution à toute épreuve. Enfin, de puissantes bestioles décident à cet instant d’errer sur les plaines. En plus d’être féroces, ces immenses carcasses ont une tendance à ne pas renoncer à votre mort et vous collent à la peau ! Il faudra donc bien prévoir son itinéraire avant de se lancer dans une quête afin d’éviter au maximum les virées de nuit. Cela constitue, il est vrai, un point fort du soft.Vous pouvez aussi compter sur vos compagnons, qu’il faudra régulièrement changer à l’exception de votre bras droit, pour vous guider et leurs réactions sont plutôt intelligentes. À l’exception d’un cas bien précis où ce neuneu de pion nous a emmenés tout droit vers une chute dans un ravin, il faut reconnaître que l’IA est vraiment phénoménale par instants. Les ordres spécifiques que vous pouvez donner sont brillamment exécutés et on ne se retrouve jamais à dire « mais qu’est-ce qu’il fait ce con ?! ». Un travail d’orfèvre a été réalisé sur cet aspect du jeu, rendant Dragon’s Dogma 2 encore plus paradoxal entre ses échecs et ses triomphes !
Dogma tique
« Le gameplay, le gameplay ! » : tel est le leitmotiv de nos écrits tant nous abordons toujours cette perspective tardivement. Non parce que la direction artistique et tout l’tintouin, c’est bien mais avoir un jeu jouissif au pad, c’est mieux ! Avec Itsuno, l’autre homme derrière la saga Devil May Cry rappelons-le, il y avait de quoi être confiant. Et c’est ce qui rend la déception encore plus amère ! Non pas que Dragon’s Dogma 2 soit une purge, loin de là, mais il faut rester lucide : sans lock, vous passerez parfois votre temps à cogner dans le vide. Tout le reste fonctionne à peu près mais l’absence d’une belle roulade des familles plombe certaines classes et il va sans dire qu’avec votre team de 4 lapichons, les PNJ qui viennent vous assister et les ennemis, c’est de temps à autre un immense boxon à l’écran ! Si les effets sont plutôt chouettes, ils cassent bien trop la visibilité.En outre, les impacts des coups se ressentent bien et les blocages sont efficaces. Mention spéciale aussi à vos capacités, dont celle permettant de taper sur son bouclier afin d’attirer les ennemis, ce qui nous aura toujours enchantés durant les heures passées sur le jeu ! Certaines phases « à la Shadow of the Colossus » sont grisantes et donne du sens à la vigilance accrue concernant votre barre d’endurance. En résumé, il y a du très bon dans Dragon’s Dogma 2 mais le tout est toujours contrebalancé par une faute gâchant l’expérience.
Idée à qui, Itsuno ?
Mais tout cela n’est rien tant l’épopée est sublimée par son expérience multi ! De fait, vous pouvez recruter des pions du monde entier et « prêter » votre allié principal. La sensation de parcourir l’aventure avec d’autres joueurs, indirectement, envoie Dragon’s Dogma 2 dans une dimension complètement différente et, disons-le sans se perdre dans des palabres interminables, sauve la mise du produit.Sans cette sensation unique, il est clair que l’œuvre d’Itsuno aurait été noyée dans les marais de l’indifférence, surtout lorsqu’on la compare avec les challengers d’en face ! Cette feature permet au soft de se démarquer et d’atteindre le stade de notre tendresse. C’est d’ailleurs l’aspect qui ne souffre d’aucun souci, preuve qu’avec éventuellement un peu plus de finition(s), Dragon’s Dogma 2 aurait pu atteindre des sommets.On se contentera d’une proposition qui tente, parfois maladroitement, de sortir des sentiers battus. Mais n’oubliez jamais une chose : l’enfer est pavé de bonnes intentions…









