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Il était une fois… Observer – System Redux

Yaeck [Rédacteur]
Je lis, je joue, je regarde. Puis j'écris. Et parfois, j'arrive même à être drôle.

– PROLOGUE –

Il pleut. Comme toujours. Est-ce que je me suis encore assoupi dans ma voiture de patrouille ou bien cet étrange message sur ma radio était-il bien réel ? Adam m’a-t-il vraiment appelé au secours ? Moi Daniel Lazarski, son vieux flic de père auquel il n’a pas adressé la parole depuis des lustres. Franchement j’en doute. Mais le doute, c’est ce qui fait le cœur du boulot d’inspecteur. Je triangule la position de cet écho presque imperceptible, comme un souffle fantomatique sur les relais de communication. Quoi ? Un vieil immeuble du District C. Pas le grand luxe mais il y a pire. Qu’est-ce qu’Adam, l’esprit le plus brillant que je connaisse, ferait dans un endroit pareil ? De plus en pluz étr@nge 7 histoir… No… pa maintnan, quick 1 doz….

Aaaargh ! Pilul… javal san mindset…

AAaaaah. Ça  va mieux. Du moins pour le moment. Toutes ces bio-améliorations sont bien pratiques – surtout la connexion neuronale – mais ces cachetons qu’il faut prendre régulièrement pour supporter tout ce bazar… C’est eux qui auront ma peau. Pour sûr !

En attendant, et comme je n’ai rien de mieux à faire, allons jeter un œil à cet immeuble. Au pire cela aura fait avancer mon tour de garde. Et au mieux j’aurai peut-être des nouvelles du fiston…


CHAPITRE 1 – L’IMMEUBLE

Cracovie a connu de meilleures périodes. Des pires aussi. Mais en cette année 2084, après toutes ces guerres, ces attentats, ces pestes et ces famines elle ne s’en sort pas si mal. Du moins d’après les rares infos que l’on a du reste du monde, celles en tout cas que l’on veut bien nous donner. Les consortiums contrôlent tout désormais, même la police. Mais la ville reste belle malgré la pluie incessante, la nuit permanente et les néons blafards. De loin elle sait maintenir l’illusion tout du moins car quand j’arrive devant ce fichu bâtiment d’où Adam est censé m’avoir appelé, seul le mot ‘décrépi’ me vient à l’esprit.

Un coup d’œil rapide et je file. Il n’y a rien ici que des pauvres gens. Enfermés dans leur misère et leurs esprits tourmentés. J’interroge le concierge, un vétéran qui semble en avoir pas mal bavé et qui stagne ici en attendant sa fin, entre souffrance physique et troubles psychologiques. Il ne connaît aucun Adam. Je lui demande de quel appartement provient le signal que j’ai capté plus tôt et avec le minimum d’enthousiasme dont il peut faire preuve m’indique le logement situé à l’étage de l’autre côté de la cour. Quand je sors pour traverser ce terre-plein intérieur, je remarque deux choses : un éclair. Le temps est à l’orage et un tatoueur à installer son atelier ici. Peu probable que l’affaire soit légale mais je ne suis pas là pour ça.

Un hall austère. Un couloir délabré. Un escalier qui tient le choc. Une porte entrouverte.
Mauvais signe.

L’appartement a été fouillé mais pas complètement mis à sac. On cherchait quelque chose. Quelque chose de précis. Les objets de valeurs sont encore là. La nourriture aussi. Pas de médocs. Dommage pour moi. Oh, et un léger détail encombre le salon : un cadavre décapité. J’ai eu la frayeur de ma vie en pensant qu’il s’agissait de mon fils. Je ne parviens pas à identifier le corps, les interfaces neuroniques ne donnent rien. Mais mon instinct me dit que ce n’est pas Adam. Je le sais. Je le sens.

Alors je reprends mon boulot de flic et je cherche des indices. Les placards, les tiroirs, le frigo (c’est dingue ce que les gens peuvent planquer là-dedans…). Un exemplaire de 1984 trône sur un meuble. Lecture subversive. Bien le style du gamin ça… Je finis par dégoter une carte à code et un mot de passe. On essaye le PC et bingo. La porte d’un autre appartement s’ouvre. Peut-être Adam avait flairé le piège et s’était réfugié là-bas.

A moins que ce ne soit lui le tueur ?

Impossible.

Je suis sûr de ça ?

Je ressors de l’habitation après avoir signalé le crime et le fait que je sois sur l’affaire. Je ne mentionne pas mes liens personnels avec cette découverte. Cela n’apporterait que des ennuis, de la perte de temps, de l’inutile et de la frustration. Je me mets en route vers ce nouvel appartement quand retentit soudain une alerte contamination. C’est quoi ce bordel ? Pas ici. Pas maintenant. La voix atone de l’intelligence artificielle assène alors la pire nouvelle de la soirée : un soupçon de Nanophagie semble avoir été détecté dans le quartier. Cette saloperie qui bouffe la nanotechnologie et rend cinglé quiconque est contaminé serait présente toute proche. La Peste Digitale en chair décomposée et en os broyé, sans parler des serveurs grillés. Un cauchemar. Confinement obligatoire et bouclage des lieux de vie.

Me voilà bien. Je me retrouve enfermé malgré moi dans un immeuble miteux d’un quartier de niveau C. Mais je ne suis pas le plus à plaindre, mon statut m’autorise à circuler à l’intérieur de la bâtisse, tandis que les habitants eux ne peuvent plus sortir de chez eux. Allez savoir pour combien de temps…


CHAPITRE 2 – TATOUAGES

010100101101001010

01001011001100101 J0101000 D01S

PRENDRE une p1lule !

AAaargh…
Juste à temps. Un peu plus et je perdais connaissance pour de bon.

J’ai besoin d’une minute pour reprendre mon souffle et recouvrer mes esprits. Crapahuter dans ce fichu bâtiment rempli d’esprits tordus, ce n’est pas sans conséquences sur mes capacités. Déjà plus d’une heure que je tourne en rond à la recherche de mon fils, à aider des visages invisibles derrière des portes closes, des voix de gens acculés qui perdent pied plus ou moins vite.

J’ai croisé Janus deux ou trois fois. Le concierge en sait clairement plus qu’il ne veut bien l’avouer. Double visage pour double-jeu. Il semble faire peu de cas du confinement. Il faut dire qu’au point où il en est, la mort serait une délivrance.

Ma vue se stabilise. Mes jambes flageolantes semblent retrouver leur équilibre. J’ai encore la respiration haletante mais je ne vais pas passer le reste de la nuit dans cette cave plus glauque que la morgue du commissariat. Je tâtonne jusqu’à l’escalier ramenant au couloir principal. Je jurerai avoir entendu un hurlement sinistre provenant du fond de ce couloir barré. Et quelque chose m’épie, j’en ai la certitude.

De retour dans une zone pleinement éclairée et aérée je retrouve pleinement ma raison et le contrôle de mon corps. Le malaise est passé. Je croise un nouvel autel mystérieux composé de vieilles TV adressé à je ne sais quelle étrange divinité et décide de retourner voir ce type bizarre qui m’a promis des renseignements contre un peu d’eau.

Il prétend être un « pur », avec sa femme et ses enfants. Autrement dit une famille complète sans la moindre amélioration biotechnologique. Balivernes. Plus personne de nos jours ne possède aucun implant. C’est limite absurde. Mais j’ai entendu parler de cette secte résolument opposée aux technologies modernes pour d’obscures raisons, dont je me fiche royalement soit dit en passant. Mais c’est bien la première fois que je croise quelqu’un qui affirme en faire partie.
Je sonne. Quelques secondes plus tard on converse au travers des crachotements de l’interphone :

« Je reviens de la cave. J’ai transféré le circuit d’eau de l’appartement 137 vers le vôtre. Vous devriez pouvoir faire suffisamment de réserves.
_ Le 137 ? Mais lui il ne va plus avoir d’eau, non ? Je ne veux pas de problème moi !
_ Non vous n’aurez pas de problème (du moins jusqu’à la fin du confinement gardai-je pour moi-même). Le type du 137 est mort, rappelez-vous. Je vous en ai parlé. Vous disiez avoir des choses à me dire sur lui… »

Après cette discussion inepte au travers d’une porte résolument close, j’ai quand même obtenu une nouvelle info. Le corps sans tête appartenait à un homme qui aurait été aperçu sortant de ce fameux salon de tatouage clandestin qui trône dans la cour. J’ai ma prochaine destination.

La pluie a redoublé d’efforts pour définitivement gâcher cette soirée. Je traverse au pas de course l’espace extérieur et entre dans l’échoppe qui semble être ouverte en continu. Personne au comptoir. J’en profite pour fouiller innocemment les lieux pour dégoter quelques noms de clients. Rien de passionnant à relever en dehors de dessins préparatoires immondes tout droit sorti d’un esprit malade. La mode de ces tatouages démono-cryptique ne doit pas être ma tasse de thé.

Je hèle en direction de l’atelier pour signaler ma présence. Aucune réponse. Je traverse le rideau semi-opaque qui délimite la salle de tatouage du reste du magasin pour tomber sur un endroit à l’aspect certes clinique mais que je ne qualifierai pas pour autant d’hygiénique. Un fauteuil, des aiguilles, une boite de médicaments que j’enfourne dans ma veste, des croquis qui trainent partout, un ordinateur désuet, un tableau de type Néo-Renaissance au mur, un casque VR et ses films porno (je note aussi un classique de 2063, sur la mort d’un président de conglomérat aimé de ses habitants). Dans un tiroir une réserve de gants stériles et de l’encre de différentes couleurs. Rien d’anormal.

Rien d’anormal, vraiment ?

Que fait ce tableau plutôt classe dans un tel bordel ? Et sans compter la différence de style. Pas trop dans les gouts de notre cher tatoueur ce portrait.

Une petite pichenette suffit pour révéler un clavier numérique. Ça va, je ne m’en sors pas trop mal. Ma longue carrière dans la police n’est peut-être pas due qu’au hasard…
D’accord. Un digicode. Mais c’est quoi le code ?

Après consultation du dossier civil du tatoueur via le lien neuronal avec le fichier central administratif, je passe aux anciennes méthodes. On est bon pour une fouille plus poussée de ce satané salon. On cherche une suite de quatre chiffres. Des numéros de téléradio, des notes sans signification particulière, des codes clients… Sur le PC, une dizaine de dossiers facilement accessibles mais rien de pertinent. Pas le temps de lésiner, je retourne devant le clavier et tape pas loin d’une dizaine de code piochés au hasard de mes trouvailles. Je fais chou blanc à chaque tentative.

Pourquoi ne pas choisir sa date d’anniversaire comme tout le monde ? Satanés marginaux !

Je reste à stagner debout au milieu de l’atelier, à cogiter. La pièce du puzzle qui ne colle pas avec le reste, ça reste ce fichu tableau. Je le scanne aux rayons X, puis ultraviolets.

2060

Inscrit en bas à droite, même pas de manière dissimulée en dehors du spectre visuel. Disposé comme un tatouage sur le bras de la femme du portrait. Détail marrant, c’est l’année de naissance d’Adam…

Je tape le code. Un pan de mur coulisse. une nouvelle salle. De toute évidence un laboratoire clandestin de bio-amélioration. Là on est dans un environnement contrôlé. Une salle blanche avec une table d’opération en son plein milieu. Blanche et maculée de rouge. Du sang frais. Une traînée du liquide carmin conduit jusqu’à un frigo. Je n’ose ouvrir son battant, mais il le faut bien. Dont acte.

Sans surprise, j’y découvre une tête.


CHAPITRE 3 – RÊVES ET CAUCHEMARS

Quand il faut y aller, il faut y aller. J’ai posé la tête sur la table d’opération et l’ai scanné. Son implant neuronal est toujours là. Si je me branche j’aurai accès à sa mémoire. Mais je ne crois pas que cela ait déjà été fait sur une tronche décapitée. Une grande première pour la science et c’est moi qui m’y colle. Me voilà ravi.

Je tire le câble et me connecte sur l’occiput tranché, en inspirant à fond. La connexion ne se fait jamais sans heurt…

  ZZZRiiiouut

Tic Tac Tic Tac

Je reconnais cet endroit. Le salon de l’appartement 137. Il fait encore jour. Surement cet après-midi même. Comme d’habitude quand je me connecte au cervelas d’un mort je vois la scène du point de vue de celui-ci. Il – je – semble nerveux. Du bruit en provenance de la cuisine juste avant que sa porte ne s’ouvre.

C’est Adam. Avec une tasse de café dans les mains, qu’il me sert avec son petit sourire discret mais sincère. Il a vieilli. Ses cheveux se sont rembrunis. Il porte des lunettes discrètes. Mais c’est lui. Il s’assoit en face de moi et me jette un regard étrange.

Avance rapide. Je n’ai pas le contrôle sur l’esprit des morts. je ne vois que ce que l’esprit moribond ne veut bien me montrer. La discussion s’est envenimée entre les deux hommes. Je hurle des mots que je ne parviens pas à comprendre. Adam a des gestes de rejet. Il tourne vivement dans le petit salon. Puis il s’arrête et se tourne vers moi – ou plutôt vers l’homme dont je parcours les souvenirs. D’un air résolu, il lance :

« Je vais envoyer un message scripté à mon père. C’est un Observer. Il viendra. Surtout si c’est un message qui vient de moi. Il m’aidera. Sans le moindre doute« 

Autre avance rapide. Le soir s’est imposé au jour. Adam est parti. Je reste seul dans l’appartement à stresser, à délirer. Est-ce qu’on gratte à la porte d’entrée ?

Je tends l’oreille. Oui ! On gratte sur la porte. Il est là ! Je tente de barricader l’entrée comme je peux. Il tambourine désormais. Il a dû comprendre que j’avais perçu sa présence. Je me précipite dans le salon quand la porte cède sous le dernier coup de l’assaillant. Je ressens une présence malsaine, puissante, incontrôlable dans mon dos. A travers la fenêtre j’aperçois un éclair. Le temps est à l’orage. Je jette un œil derrière moi. La dernière vision que j’ai de ce monde est une main immonde aux ongles longs et acérés.

Écran noir.

Je reprends plus ou moins le contrôle. Du moins je le pense. Tout autour de moi le vide total. Une nuit d’encre. Je regarde partout. Rien. Rien de rien.

Puis à mes pieds je remarque une fleur. Unique. Une marguerite il me semble bien. En relevant la tête une prairie est apparue. Un ciel bleu aux nuages épars a envahi tout le sommet de ma vision éthérée. En me tournant sur la gauche se trouve un chemin. Au loin quelqu’un approche. Une femme. De longs cheveux bruns, un sourire d’ange. Elle porte une jupe printanière d’un vert bordeaux profond. Je ne l’ai jamais vu mais il me semble bien que c’est ma mère. Ou tout au moins celle du pauvre bougre dont j’occupe l’esprit défunt.

Elle s’approche encore, pleine de compassion. Puis tout à coup elle s’arrête. Le visage soudainement terrifié. Elle a le regard rivé sur quelque chose dans mon dos. Elle jette un dernier regard vers moi. Puis de nouveau un écran noir.

Cette fois j’entends un bruit au milieu des ténèbres. Un ordinateur qui s’allume. Puis un écran apparaît à une dizaine de mètres. Je me dirige vers lui. Sur le moniteur un simple mot:

« Execute Y/N« 

 Je valide et le texte suivant me glace le sang.

« RUN. DON’T LOOK BACK« 

Un grognement retentit derrière moi. Je laisse cet ordinateur fantomatique derrière moi et me précipite tout droit, sans avoir la moindre idée d’où je vais. Je cours à perdre haleine sans relâcher mon effort. Au bout d’un moment il me semble que la noirceur laisse place à de la grisaille. Je finis par mieux percevoir mon environnement et constate que je suis de retour dans la prairie aux marguerites. Mais fini la belle promenade champêtre, désormais c’est un lieu crépusculaire.

Je dois fatiguer car dans mon dos la créature se rapproche dangereusement. Je peux presque sentir son souffle rauque dans mon cou. N’est-ce pas une cabane que je vois là-bas ? Un dernier effort et je serai relativement à l’abri.

Si tôt dans la baraque en bois, je claquemure la porte de toutes mes forces. Un immense impact frappe l’encadrement et me fait basculer d’une demi-douzaine de mètre. Mais la porte résiste. Je me lève pour faire le tour de mon refuge. Ce n’est pas une cabane en bois mais une pièce de la cave que j’ai croisé plus tôt dans la soirée (celle des réseaux de conduites d’eau). Il n’y a qu’une seule porte, celle qui reçoit en ce moment même un nouveau coup de boutoir de la créature et qui ne va pas tarder à voler en éclat.

Je suis fait comme un rat.

« Papa ?« 
« Adam ?!« 
« Tiens le coup ! Je te crée une sortie !« 

Un énième impact sur le chambranle. Cette fois c’est la pièce entière qui a tremblé. Je tourne sur moi-même comme un dératé, à crier le nom de mon fils pour qu’il se dépêche.

« Par là. Vite !« 

Une porte s’est matérialisée juste en face de celle sur le point de céder. Je ne demande pas mon reste et fonce sans réfléchir. Je franchis la porte au moment même où la première explose dans un bruit assourdissant. Le Cri stridant du monstre suffit à me faire retrouver toute mon énergie mais le son s’estompe rapidement. Je me retourne et constate qu’il n’y a plus de porte. Je me trouve dans ce qu’il semble être un soubassement. Visiblement un grenier. Dans un murmure j’entends une fois de plus mon fils qui m’interpelle :

« Aide moi… »

ZZZrrIIiiiit

Fin de la connexion. Je suis de retour dans le monde réel. Devant moi la tête sans corps me fixe de son regard livide, toujours posé sur la table d’opération. Je suis groggy par la neuro-liaison. Je me gave de pilules avant de défaillir. Pure précaution. Et par envie. Par besoin. Il me faut deux longues minutes avant de me rendre compte de la fumée qui envahit la pièce.

La porte secrète a été refermée et nul besoin d’être un grand détective pour comprendre que le salon de tatouage est en flamme. Si je ne fais rien je suis bon pour me retrouver rôti comme un poulet reconstitué. Je regarde autour de moi pour dégoter une sortie. Mais rien. Pas de fenêtre. Pas d’escalier de secours. Un plafond nu en dehors de néons qui font mal aux yeux et un système de poulies (sans doute pour charrier les grosses pièces de bio-ingénierie).

La fumée gagne du terrain dans la salle et la panique en fait tout autant dans mon esprit. Je tente de rester calme et de redoubler d’attention. C’est là que je remarque que le sang (qui n’est plus frais depuis un moment) n’a pas coulé au sol n’importe comment. Il semble s’être évacué par une grille au sol. Oui je la vois. Sans doute donne-t-elle dans les égouts. Seul problème, son accès est bloqué par la table d’opération située juste au-dessus.

Un éclair de génie me traverse, sans doute mon cerveau est boosté par l’adrénaline et la peur de mourir brulé vif. J’attrape le crochet de la poulie et le fixe sur la table. Puis je me précipite au système de commande. Éteint bien évidemment. Là-bas, à l’autre bout du labo ! Un tableau électrique. Les flammes commencent à pénétrer dans la pièce, l’air devient irrespirable…

Je traverse la salle d’un seul élan. Ouvre ce fichu panneau et active tout ce qu’il est possible sans réfléchir. J’entends un Bip d’activation depuis le tableau de commande de la poulie. C’est bon.

Quand j’y retourne, l’entrée est envahie par les flammes. La chaleur devient infernale. Devant le tableau, tout un tas de boutons que je tripote frénétiquement, principalement la commande « haut ». Il doit se passer tout au plus dix secondes qui semblent durer un siècle avant que ne s’ébranle tout ce bazar. Sans la moindre once de difficulté, la poulie électrique arrache la table d’opération et même carrément la partie du sol sur laquelle cette dernière était fixée. Tant mieux cela m’évite de devoir m’occuper de la grille, qui s’est envolée avec le reste.

Le feu hurle désormais dans la pièce devenue fournaise et je n’ai pas prêté la moindre attention au raffut surement mémorable de cette manœuvre. Sans même savoir dans quoi je me lance à corps perdu, je plonge dans le trou béant au sol. Pour me retrouver dans une conduite d’égout qui sent la charogne. Pas le temps de faire les divas au nez fin, je trace ma route en direction de ce qu’il me semble être la cour de l’immeuble.

Derrière moi, l’incendie fini de réduire en cendres ce qui était il y a encore peu un salon de tatouage abritant un labo clandestin.


CHAPITRE 4 – LE MONSTRE

Mon sens de l’orientation tient encore la route. Quand je débouche de l’égout, je me trouve dans l’arrière-cour. De l’autre côté du petit portail en barbelé qui ramène à la cour principale j’entends un homme en peine. Judas, le concierge. Il a dû allumer manuellement le système d’arrosage anti-incendie pour contrer les flammes qui menaçaient les habitations. Les vieux tuyaux qui traversent l’espace ouvert tels des métros aériens ont l’air plus vieux que Cracovie elle-même mais ils sont relativement efficaces. Ce n’est que maintenant que je remarque que la pluie a cessé. Exactement au moment où elle aurait été utile.

Je m’approche du gardien, qui m’observe depuis que je suis sorti des canalisations tel un lapin blanc du chapeau d’un magicien. Je m’interroge. Et si c’était lui qui avait voulu me faire cramer ?
Non, je ne le crois pas. Il avait bien d’autres moyens moins dangereux et plus discrets que de foutre le feu pour m’occire. Mais il sait quelque chose et il est venu le temps pour lui de cracher le morceau…

Certes je le brutalise un peu. Je le repousse dans ses retranchements. Mais ce qui le persuade de me parler, c’est quand je le menace de me connecter à son Cortex. Il balance alors tout ce qu’il sait, ou croit savoir. L’appartement appartient au tatoueur, la tête tranchée aussi. Cela fait plusieurs semaines que ce dernier héberge un inconnu au regard fuyant. Il ne sait pas son nom mais je comprends qu’il s’agit d’Adam.

Mon fils a fait d’importants travaux dans tout l’immeuble. Impactant chaque habitant. Janus a voulu protester mais Adam l’a menacé de se connecter à sa cervelle (exactement comme je l’ai fait) et de le refaire revivre en boucle ses mutilations de guerre. Alors il l’a laissé faire. Les autres habitants aussi car ce que faisait mon gamin améliorait finalement la puissance énergétique du bâtiment. De manière considérable. Ils se sont tous tus.

Adam passait son temps au grenier. À trimballé des câbles et des transformateurs. Plus d’autres machines étranges. Puis un jour a retentit un cri depuis le toit. Un hurlement animal et pourtant à la complainte très humaine. Tout le monde a paniqué. La rumeur a vite fait le tour : l’inconnu avait créé un monstre. Ou bien était-il lui-même le monstre ?

Fin de l’histoire et les wagons se raccrochent : un jour un Observer se pointe et demande à voir l’inconnu qui vit chez le tatoueur. Et nous voilà là.

Je saisis ce lâche par le col et lui demande sans ménagement le moyen le plus rapide pour rejoindre le grenier. Escalier 2 jusqu’au troisième, puis couloir jaune pour rejoindre l’escalier 4 jusqu’au dernier étage. L’appartement 842 est à moitié effondré. En grimpant sur les gravats on atteint la zone est du grenier. Je cours comme le vent. Grimpe les marches quatre à quatre. Couloir jaune. Un autre autel TV, pas le temps de m’y attarder. Je crains que le monstre ne s’en prenne à Adam. Autre volée de marches puis appartement 842. Effectivement l’immeuble est en bien piteux état par ici.  Ce n’est plus un logement, c’est une ruine. Je grimpe sur une chaise, une table, un meuble, m’agrippe à un reste de ce qui fut autrefois certainement du béton armé de qualité et qui n’est plus désormais qu’un tas de pierres et de métal disparate. Je tâtonne sans rien voir au-dessus de moi jusqu’à trouver une prise solide. Une planche de bois. Je me hisse de toutes mes forces sur ce qui se révèle être le plancher du grenier.

Besoin de reprendre mon souffle. Et des médocs… Mon système bio-mécanique est en train de me lâcher. Mes yeux clignotent. Mon bras droit à des convulsions. Mon interface neuronale change de couleur toutes les trente secondes.

Un hurlement au fin fond du toit me ramène à ma principale préoccupation du moment. J’avance aussi vite que je le peux. Ma vision nocturne déconne. Je me casse la gueule une ou deux fois avant d’atteindre un espace plus propice à la marche. Là-bas au loin je distingue la faible lueur d’une ampoule suspendue.

Malgré ma vue brouillée et ma jambe qui fait des siennes je finis par atteindre cette fichue lampe. Elle se situe à l’aune d’un espace de travail improvisé. Des écrans partout. Des câbles de tous les côtés. Des tubes à essai. Du matériel médical plus ou moins moderne. Un laboratoire fait de bric et de broc. Là encore un détail qui sort du lot : un générateur de puissance comme je n’en ai jamais vu auparavant. Plus grand qu’un homme et serti de centaines de lumières qui vont et viennent comme un arc-en-ciel vivant. Je reste subjugué quand je sens une présence sur les combles au-dessus de moi.

À peine le temps de me retourner que le monstre a déjà sauté sur moi de tout son poids. Je crois qu’il hurle mais je n’en suis pas sûr. Ses ongles – ou plutôt ses griffes – me transpercent les épaules. Son haleine empeste la viande avariée, la mort.

Sous le puissant assaut, on traverse ensemble le chambranle en bois pour se retrouver un niveau plus bas, juste sous le labo-tech. Je me relève un peu groggy mais gonflé par l’adrénaline. Je reste à l’affût car la créature est tombée non loin de moi, semi-consciente. Je profite d’être plus en état qu’elle pour évaluer mon environnement. Je scanne dans tous les spectres à la vitesse de l’éclair. Derrière moi une cuve d’incubation éventrée. Pas la peine d’être grand-clerc pour comprendre que c’est de là que provient cette engeance abjecte. Est-ce que c’est Adam qui l’a créée ? Dans quel but ?

C’est à ce moment-là que le monstre revient à lui et jette sur moi son regard venu du fond des âges. Son visage est une aberration. Un assemblage difforme de chair et de mécanisme qui se distordent dans une vision d’horreur. Son corps entier n’est qu’un puzzle incompréhensible à la forme vaguement humaine. Il est à la fois malingre mais doté d’une force incroyable. Ses jambes sont de chair et de de métal, une fusion à la fois parfaite mais difforme entre la nature et la technologie. Ses mains sont énormes et ses doigts déjà bien longs se terminent par des lames fines impitoyables, capable je le sais de trancher un cou d’un seul revers.

A moitié relevé, j’empoigne à pleines mains la cuve où la créature a vu le jour. Je tire et tire encore de toutes les forces qu’il me reste. Le monstre pousse un dernier hurlement, comme pour me signifier qu’il est de nouveau pleinement en possession de ses moyens. D’un bond que je devine moribond, il me lacère les avant-bras. Je pousse un cri de douleur mais il semble lui aussi mal en point.  Ses jambes semblent bien fatiguées, voire brisées. Ce constat ne fait que redoubler mes efforts : il peut être blessé. Donc tué.

Désormais à genoux, il me plante dans la jambe trois de ses lames. Le transfert d’informations dans mes nerfs est tel que je ne ressens plus la douleur et dans la même seconde je parviens à faire basculer la cuve. Elle ne tarde pas à s’écraser de tout son long, écrabouillant au passage cette monstruosité. Dans une posture presque grotesque, entre liquide sérologique et gerbes d’étincelles, elle n’est plus qu’un tas de déchets bio-organique.

Je m’enfile d’une traite les trois dernières pilules qu’il me reste, histoire de me booster suffisamment pour grimper jusqu’au labo. Cela semble prendre des heures. Le générateur est toujours là quand j’arrive à son niveau. Fonctionnel. Impassible. Je remarque à l’opposé un rideau tiré, avec ce qu’il semble être un lit de camp dressé derrière. Je tire le rideau pour découvrir un matelas vide mais de toute évidence fréquemment utilisé. Au pied du lit une commode. Sur la commode l’horreur.

Une autre tête, cette fois placée sur une pique. Elle a les cheveux rembrunis et porte des lunettes fines. Aucune trace de neuro-connecteur.

C’est Adam.


– ÉPILOGUE –

Je sors du grenier par l’autre côté, à l’opposé de la cour de l’immeuble. Je suis à bout de force. Je suis effondré. Je n’ai plus aucune volonté. Je reste là un moment, à noyer mes larmes dans la pluie, revenue pour finir de m’achever. Devant moi un édifice religieux d’une beauté renversante. Elle était là depuis le début cette église ? Comment fait-on pour passer devant sans la voir ?

Porté par le désespoir je descends l’escalier de secours, parcours la trentaine de mètres avec peine, puis j’y pénètre et claudique jusqu’à l’autel. Je me laisse tomber au sol, sous la statue d’une femme voilée au regard triste portant un enfant. Sans doute une sainte d’un culte oublié depuis longtemps.

Je me laisse aller doucement, me vidant de mon sang et de ma volonté de vivre. Dans ce long moment de silence et de calme, mon instinct de flic me pousse à observer ce qui m’entoure. Des ordinateurs. Des calculateurs. Des générateurs. Des mémoires vives. On est bien dans un sanctuaire, non ?

Je me redresse, interloqué. Je finis par comprendre ce que sont ces colonnes qui parsèment chaque côté de l’allée centrale. Des caissons. Par dizaines. Des caissons occupés. Des caissons d’hibernations occupés. Des gens endormis avec le mince espoir de se réveiller un jour dans un monde meilleur. Ha ! Malgré la douleur intense je ne peux m’empêcher de lancer un rire sardonique.

L’Espoir. Quelle connerie.

Un message apparaît sur mon interface. Expéditeur inconnu. Scripté.

Je l’ouvre plein d’appréhension et de questionnement.

Juste un mot :

Papa ?

À suivre dans Observer – System Redux…

Note de l’auteur : L’intrigue développée dans ce récit ne s’inspire que dans les très grandes lignes du scénario principal du jeu « Observer – System Redux« . L’aventure vidéoludique est bien plus complexe, bien plus étoffée et garnie de nombreuses quêtes annexes toute plus saisissante les unes que les autres. Ce texte n’a que vocation à faire montre de l’ambiance que l’on retrouve dans ce titre, et rien d’autre.

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