Parmi les icônes de la BD franco-belge, aux côtés d’Astérix et Tintin, se trouve Lucky Luke. Apparu en 1946 sous la plume du dessinateur Morris, c’est sous l’ère Goscinny – qui se chargera des scénarios – que le cowboy solitaire prit véritablement son envol pour atteindre la renommée qu’il ne quitta jamais depuis L’homme à la mèche a connu pas mal d’adaptations au fil des années. Pas mal d’animations mais aussi des films à prises de vues réelles – on citera la série avec Terence Hill (1991) et le long-métrage avec Jean Dujardin (2009). Et donc en 2026 une série en huit épisodes pour la chaîne de streaming Disney+.
Annoncée tardivement et sans grande pompe, tous les épisodes sont mis en ligne le 23 mars (ce qui n’est pas une habitude pour la plateforme…). Ceci n’était pas bon signe. Malgré tout nous nous sommes lancés dans le visionnage de cette nouvelle mouture des aventures dans l’Ouest du plus célèbre des pistoleros belges.
BETWEEN OMBRE AND LUMIERES
Alors que Lucky Luke – après une blessure bête – n’est plus en capacité de ‘tirer plus vite que son ombre’, il cache son infirmité passagère à la population qui lui demande encore et toujours de l’aide pour se débarrasser des bandits qui sévissent. Lorsque l’inévitable duel contre un brigand pointe le bout de son nez, un événement inattendu survient qui voit la rencontre entre le cowboy et Louise, une jeune femme à la recherche de sa mère.
Pour seul indice, elle n’a que le nom de ce vieux vagabond bizarre qui parle à son cheval et joue les justiciers dans l’ouest encore sauvage, bien loin de la civilisation moderne de son Albuquerque natal.
Vous le savez peut-être – ou pas d’ailleurs – mais votre serviteur à l’œuvre sur ses lignes est plutôt de nature indulgente. Il n’aime pas ‘descendre pour descendre’ et passer son temps – déjà plus que limité pour l’exercice – à écrire des chroniques négatives sur des projets qui n’en valent pas la peine (c’est pour cela qu’il n’y a pas eu de critique sur le désastreux Superman de Gunn ou le plus que dispensable dernier Jurassic Park – dont on a perdu le compte au passage…).
Pourtant, des fois, il est nécessaire de revenir sur de vraies mauvaises choses pour faire montre des erreurs à ne pas reproduire par la suite. Et ce ‘Lucky Luke’ fait indubitablement partie des cas d’école à étudier dans ce sens.
C’est bien simple, rien ne va au cours des huit heures de ce programme. Énumérons.
La réalisation fait certes le job mais reste d’un classicisme plat. Aucune séquence ne vous sautera aux yeux ou ne vous marquera l’esprit. On note tout de même quelques beaux panoramas (c’est un minimum).
Le tout est aussi beaucoup trop net – drame de l’époque où le ‘grain’ de l’image n’existe plus. Du coup le ressenti est beaucoup trop propre, beaucoup trop lisse. Il n’y a aucun sentiment de ‘crasse’, de poussière, de rugosité dans le visuel proposé, en contradiction avec ce qui nous est montré à l’écran qui baigne en permanence dans le sable chaud et la transpiration…
On devine en sous-texte un budget assez restreint et pas à la hauteur des attentes escomptées. On est pour faire la comparaison dans la même catégorie que pour le Zorro avec Dujardin sorti il y a deux ans. Peut-être même quelques crans en dessous.
Et cela va surtout se démarquer au travers des décors citadins, qui de toute évidence sont de carton-pâte. Sans parler qu’ils sont assez vides et sans vie. On se croirait dans un parc d’attractions un jour férié tellement cela semble faux (et pour cause vu que c’est évidemment tourné en studio).
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- La Gouverneure du Nouveau-Mexique (oui oui…). Les costumes sont l’une des rares choses réussies de cette série.
Mais si encore l’écriture relevait le tout, on pourrait pardonner les errances précédentes dues plus à des soucis de financement qu’autre chose. Ce n’est cependant pas le cas et on assiste à une suite de péripéties absurdes et gênantes, et comme on dit « sans queue ni tête ».
On sent bien qu’une ligne directrice sur l’ensemble de la saison était là, mais c’est au niveau du découpage en épisodes que cela a foiré. Les événements qui surviennent sont trop soudains, arrivent trop par à-coups. Sans vraiment de cohérence autre qu’un récit qui use et surtout abuse de prétextes de bas étage pour faire avancer une intrigue assez abracadabrantesque. Comme si à la fin de chaque épisode le staff d’écriture s’était dit au dernier moment : « Ah tiens, au fait, comment on fait la transition avec l’épisode suivant ? » et pondait une solution brinquebalante pour relier deux choses ensemble n’ayant aucun lien.
Le pire – et de loin – reste toutefois le jeu d’acteur. Si pour la plupart c’est juste dans la pure lignée de la comédie française pour qui le surjeu à l’excès reste la norme (Victor le Blond dans le rôle de Billy the Kid ou Benoît Moret dans celui d’Averell), il existe un cas à part qui surplombe tout le reste de la distribution : Louise.
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- Louise, sa mère et Lucky Luke… oui vous avez deviné le twist de la série rien qu’avec cette photo. Sacrés détectives que vous êtes !
Alors nous n’avons rien contre la jeune Billie Blain et nous lui souhaitons tout le bonheur du monde, mais vraiment il faut la voir ânonner ses répliques d’épisode en épisode… Chacune de ses lignes de dialogue semble forcée, on a presque envie de dire ‘expulsée’ tant on dirait qu’elle peine à les sortir. Et cela ne s’arrange pas avec son comportement de petite bourgeoise qui veut se la ‘péter’, fille de l’ouest… Lui a-t-on demandé de jouer ainsi ou bien est-ce son comportement ‘normal’ ? En tous les cas c’est tout simplement irritant au possible à regarder !
L’HOMME QUI AVAIT PEUR DE SON OMBRE
Une fois que nous avons fait le tour des problèmes périphériques, recentrons-nous sur le héros de notre affaire. Ce bon vieux Lucky Luke. Interprété par Alban Lenoir, il faut bien lui reconnaître… qu’il trahit complètement le personnage culte de Morris. De taiseux et taciturne dans les cases des albums, il le transforme en moulin à paroles ne sachant jamais cacher ses émotions. Certes Lucky Luke n’est pas non plus un homme monolithique, mais il y a un juste milieu entre le réservé tranquille et l’ébahi constant.
Et puis il y a ce besoin constant – et un brin énervant – dans les versions live de vouloir donner à Lucky Luke une ‘Origin Story’ et une romance… deux choses qui n’ont strictement rien à faire là quand on adapte le personnage, sous quelque forme que ce soit. C’était déjà un écueil dans lequel s’était vautré le film de James Huth, mais non, on n’a pas compris la leçon et on retente le coup avec la série.
[SPOILERS] Voilà donc un jeune Luke qui vit une idylle avec la jolie Charlie (pour Charlène ? On n’en saura rien…) rencontré à l’orphelinat. Partis vivre en forêt avec la demoiselle et un vieil Indien, ils se feront attaquer alors en pleine construction de leur petit nid douillet. Luke le chanceux, toujours victorieux, connaît sa première défaite face au malfrat dit ‘La Foudre’. Au cours de l’affrontement Charlie est grièvement blessée.
Traumatisme pour le jeune homme qui se voyait pourtant en adjoint du shérif local. Il quitte femme de sa vie et maison en devenir pour se rendre dans le désert accomplir son destin. Car la Foudre l’a menacé d’une terrible malédiction : il le suivra partout, comme son ombre. À Luke de devenir plus forte qu’elle… plus rapide qu’elle. [FIN DE LA ZONE SPOILERS]
Et oui… tout ceci est parfaitement ridicule. Et encore on ne vous montre pas le jeune Luke barbu, on préfère vous ménager.
Ce qui ressort de tout ça, ce n’est rien de moins qu’une trahison. Lucky Luke fonctionne en tant que héros «itinérant» et circonstancié, comme le sont Conan le Barbare ou Jack Reacher. L’intrigue se passerait même s’ils n’étaient pas là, mais c’est leurs interventions qui vont faire tourner les événements pour en sortir le meilleur, et faire triompher le bien – ou tout au moins faire surgir une certaine forme de ‘justice’.
Lucky Luke n’a PAS BESOIN d’une romance, d’une explication de ses origines voire d’une famille (?!!). On s’en fiche. Ce n’est pas ça que raconte la BD et le personnage (on n’est pas dans Blueberry !). Dès lors que vous mettez cela dans une adaptation, vous devenez hors sujet et c’est un signe manifeste que vous n’avez pas compris ce que vous adaptez. Et d’ailleurs aucun dessin animé ne le fait et c’est pour cela qu’ils fonctionnent, eux !
L’OMBRE DE LUI-MÊME
De tout ce marasme aberrant, il subsiste tout de même quelques bons points. Et le plus remarquable d’entre eux va concerner celui sur lequel on n’aurait pas parié un kopeck : Joe Dalton.
Clairement le meilleur personnage de cette série bancale, tout tient dans la performance de Jérôme Niel (que nous découvrons ici) qui donne au caricatural leader des quatre célèbres frangins une touche d’humanité et de sincérité qui fonctionne. Ne faisant pas du petit lascar seulement une boule de nerfs tirant à tout bout de champ, il lui confère également une profondeur inattendue, une personnalité pleine d’ironie qui lui octroie un second degré salvateur qui aurait été bien utile au reste du casting.
Autre bon point à mettre en avant : la musique. Pas fantabuleuse mais sincèrement entraînante et dans ce ton si particulier du ‘western spaghetti’. Bon ici on est plus dans le western pâté/paella mais vous avez saisi ce qu’on veut dire.
Pour finir, quelques bonnes idées malheureusement très mal exploitées. Comme ce concept du ‘duel sans arme’, que Morris aurait pu avoir lui-même. Mais alors qu’un bon scénariste aurait profité de cette séquence – sans pistolet – pour redonner à Lucky Luke ses réflexes extraordinaires dans une sorte de paradoxe bien pensé, on assiste ici à une scène nulle, sans rythme et à l’humour pataud. Ce qui fait de tout ce passage, qui aurait pu être signifiant, une blague vaseuse et complètement oubliable… à l’instar de toute cette série à côté de la plaque.








