Merci a nos partenaires Maximum Entertainment de nous avoir fourni une clé de Deer & boy sur Playstation 5.
Fondé en 2021 à Saint-Cloud par Jayson Houdet, LifeLine Games est un studio de développement indépendant français qui s’est donné pour mission de transformer le jeu vidéo en un véritable cinéma d’animation interactif. Pour sa toute première production, l’équipe livre Deer & Boy, un jeu de plateforme cinématographique et onirique édité par Dear Villagers. Dear Villagers était un labe de jeux vidéo indépendant français, basé à Montpellier, à qui on doit des jeux comme Caravan SandWitch, Le Donjon de Naheulbeuk : L’Amulette du Désordre, Edge of Eternity, Dead in Vinland…
Porté par une narration visuelle poignante et totalement dépourvue de dialogues, le titre invite les joueurs à suivre le voyage initiatique d’un jeune garçon et d’un faon. Ensemble, ils devront s’apprivoiser, grandir et s’entraider pour surmonter les obstacles d’un monde aussi magnifique que menaçant. Pour ce test, nous prendrons le point de vue en tant que « jeu » pour essayer d’avoir un point de vue différenciant de l’objectif du studio et donner un aperçu réel de ce premier titre.
Deer & Boy par Lifeline Games, c’est le genre de jeu indépendant qui essaie tellement de te faire pleurer qu’il en oublie d’être un vrai jeu. Sorti le 23 juin 2026, ce petit side-scroller narratif à la sauce cinématique débarque avec ses grands sabots pour te dire : « Regarde comme je suis poétique, s’il te plaît, verse ta petite larme. » Et pourtant ce jeu nous évoque à l’esprit des jeux comme Endling: Extinction is Forever.
Voici le vrai bilan, sans le vernis marketing des attachés de presse.

Le syndrome de la carte postale animée
Visuellement, on ne va pas se mentir, c’est une claque monumentale. Les développeurs français de Lifeline Games ont un talent fou pour poser des ambiances. Le jeu enchaîne les plans larges magnifiques, avec une gestion de la lumière et des arrière-plans en 3D qui forcent le respect. On incarne un gamin en fuite qui trimballe un faon fragile dans des décors entre nature sauvage et usines rongées par une substance noire violette lumineuse un peu glauque.
L’animation est d’une souplesse incroyable, notamment sur la bête qui bouge de façon ultra-réaliste, ce qui la rend immédiatement attachante, un peu comme le gros Trico dans The Last Guardian. Pour couronner le tout, la bande-son est hypnotique : les compositions au piano n’ont rien à envier à celles de Gris ou de Journey, et le sound design te plonge dans une bulle cotonneuse parfaite pour décompresser un dimanche soir sans aucune frustration.
La magnifique bande originale de Deer & Boy a été composée par l’artiste français Corentin Brasart. Il a accouché d’un projet titanesque composé de 53 morceaux (édités par le label Kid Katana Records qui a produit le vinyle de Street of Rage 4 notamment) qui oscillent brillamment entre nappes d’ambiance minimalistes et envolées orchestrales au piano. C’est d’ailleurs l’une des rares facettes du jeu qui a mis tout le monde d’accord lors de sa sortie.

Corentin Brasart n’est pas un bleu dans le paysage indépendant français. Avant d’aller chasser les larmes sur Deer & Boy, le mec s’est forgé une sacrée réputation de caméléon sonore en touchant à des genres radicalement différents. Son premier énorme coup d’éclate sur ce jeu d’enquête textuel et hyper noir dans les rues de Paris, où il a pondu une OST lo-fi jazz et ambient à couper au couteau sur Night Call (2019).
Pour l’anecdote, le sound design global (les bruits de la nature, des machines et la gestion audio des cinématiques) et certains morceaux spécifiques ont été façonnés par Quentin Malapel, qui a notamment collaboré sur le titre I Am By Your Side avec la chanteuse Louise Dissous. C’est elle, la voix angélique, qui vient briser le silence de plomb de Deer & Boy. Alors que le titre se targue d’être un jeu muet, les développeurs ont fait une exception pour deux chansons clés de la bande originale, toutes deux portées par son talent d’interprète avec I Am by Your Side et The Words I’d Wish to Say.
Quentin Malapel, ce n’est pas juste un homme de l’ombre sur Deer & Boy : le mec est un véritable couteau suisse du son, actif dans le jeu vidéo depuis 2018. Il a travaillé sur Dune: Spice Wars, Moonscars ou encore Northgard.
Sauf qu’une belle peinture qui ne bouge pas bien, ça reste une peinture même avec une musique incroyable. On est très loin de l’équilibre parfait d’un Gris ou de la splendeur visuelle de Planet of Lana, qui savaient poser une ambiance sans te donner l’impression de regarder un économiseur d’écran interactif.
Un gameplay aux abonnés absents
Le problème de Deer & Boy, c’est que sous prétexte de « poésie silencieuse », il n’y a presque rien à jouer.
90 % du « challenge » consiste à courir, sauter mollement, tirer une caisse en bois ou appuyer sur un bouton pour ouvrir une porte. C’est le degré zéro du game design, réchauffé au micro-ondes depuis quinze ans par tous les studios indés qui ont regardé Playdead (Limbo, Inside) en se disant « pense à du vide, ça fait profond ». Sauf qu’un Inside avait une tension dramatique et des énigmes vicieuses ; ici, on s’ennuie ferme. Il faut tracer son chemin tout droit, c’est simple et appuyer sur deux boutons (j’exagère à peine malheureusement) !
On nous vend l’évolution de la bestiole, qui passe de petit faon vulnérable qu’on doit trimbaler dans un sac à dos à un cerf adulte qui aide à franchir des obstacles. Sur le papier, ça promettait une complicité unique à la Neva (le dernier-né du studio de Gris). Dans les faits, ça change juste la taille de la bête qui te suit, sans jamais renouveler l’intérêt des énigmes.
L’aventure est bouclée en 3 à 4 heures chrono (oui oui, j’abuse pour le coup !). À 30 ou 40 boules le ticket d’entrée selon les supports, le voyage émotionnel fait mal au portefeuille quand la balade se termine plus vite qu’un film de 90 minutes. Un Brothers : A Tale of Two Sons était tout aussi court, mais il te retournait l’estomac avec une vraie idée de gameplay à la manette. Ici, que dalle ! Le minimum syndical du gameplay alors que visuellement c’est une folie pure !
Le syndrome du « simulateur de marche avant »
C’est là que le vernis craque. Derrière ses panoramas à couper le souffle, Deer & Boy oublie qu’il est un jeu vidéo. Le gameplay se résume trop souvent à maintenir le joystick vers la droite et à regarder le paysage défiler. Les énigmes environnementales, qui reposent sur la coopération entre le garçon et le faon, manquent cruellement d’audace. On pousse une caisse, on ordonne au faon de sauter sur une plateforme pour activer un interrupteur, et on recommence. Rien qui ne vienne stimuler les neurones ou offrir un quelconque sentiment de complicité mécanique.
Le plus frustrant reste sans doute l’intégration des phases de plateforme et de fuite. L’inertie du personnage, pensée pour être réaliste et cinématique, se transforme régulièrement en lourdeur punitive. On meurt non pas par manque de skill, mais parce que le script a décidé que le saut devait être millimétré à la microseconde près. À force de vouloir troquer le fun contre de la mise en scène narrative, Lifeline Games livre une expérience passive, parfois rigide, où l’ennui pointe le bout de son nez entre deux plans larges.
Le mutisme forcé et les ficelles tire-larmes
Zéro dialogue, que dalle, nada. Tout repose sur l’ambiance sonore, les regards mélancoliques du gamin et la musique un peu triste qui débarque au bon moment pour t’ordonner de ressentir de la nostalgie.
C’est cousu de fil blanc. Dès qu’un plan tire un peu trop la corde sensible sur la solitude ou la perte de la mère du faon, on sent le truc venir à trois kilomètres. C’est tellement appliqué dans son cahier des charges du « jeu indé sensible » qu’on a plus l’impression de subir un exercice de style que de vivre une vraie histoire organique. Même si c’est très bien fait sans dialogue et que l’osmose jeu/bande son est d’une qualité exceptionnelle !
L’ombre d’Endling : La larmichette forcée vs l’émotion organique
La comparaison avec Endling: Extinction is Forever est inévitable, mais elle fait mal à Deer & Boy. Là où Endling réussissait à nous briser le cœur, c’est que son émotion découlait directement du gameplay : la faim, la traque, la survie viscérale de nos renardeaux face à la cruauté humaine. Chaque perte était le fruit de nos erreurs.
Dans Deer & Boy, l’émotion est préfabriquée. Le jeu brandit ses malheurs comme des pancartes lumineuses : « Attention, moment triste dans 3, 2, 1… ». La substance noire et gluante qui ronge le monde sert de métaphore écologique et personnelle vue et revue, sans jamais creuser le fond. En refusant de donner du poids à ses mécaniques de jeu, les développeurs réduisent leur message à une suite de clichés mélodramatiques. On n’est plus l’acteur d’une tragédie, on en est le spectateur captif.
Le verdict : Poétique, mais peut-être oubliable?
Splendeur visuelle, misère ludique.
Deer & Boy est un magnifique artbook interactif, mais un jeu au gameplay très moyen. Si vous cherchez une expérience sensorielle pour saturer votre rétine et flatter vos oreilles grâce aux compositions de Corentin Brasart, le voyage vaut le coup d’œil « idéalement en réduction ». Et ce voyage sera magnifique sans aucun doute car le studio excelle dans la magnificence.
Mais si vous attendiez un digne successeur spirituel aux chefs-d’œuvre de la plateforme narrative capable de vous remuer les tripes par ses mécaniques, vous risquez de rester sur votre faim face à tant de mélodrame calculé. Le jeu reste basé sur des séquences de jeu simples où la manette sert plus à un QTE (quick time event) pour animer son film interactif et pour le coup le studio a plutôt bien réussi son pari de présenter un jeu comme un vrai film d’animation. Et là le jeu, si on le prend comme un film interactif, devient effectivement un spectacle visuel et un voyage émotionnel inattendu très agréable.
Et cette fin est juste incroyable, je ne spoile pas mais c’est juste le moment où j’ai pris le plus de plaisir grâce à la musique et à la voix de la chanteuse enchanteresse et ce y compris dans le gameplay. C’est le moment où le jeu enchaîne les surprises, le vrai jeu explose avec un enchaînement de gameplay qui nous a scotché ! Avec en prime un superbe message sur le cheminement de l’enfant, son parcours et le but de son voyage, l’innocence… À vous de le découvrir.
Deer & Boy n’est pas une honte absolue, loin de là : il est juste désespérément inoffensif, trop court, et affreusement convenu dans ses mécaniques. Si tu cherches un fond d’écran animé relaxant pour te vider la tête après le boulot et que tu n’as rien d’autre à faire de ton après-midi, fonce, l’enrobage te plaira. Si tu cherches un vrai jeu qui a des choses à dire à travers sa manette plutôt qu’à travers ses bonnes intentions, retourne faire Inside ou va découvrir Neva et passe ton chemin. Mais n’empêche que cela reste un excellent voyage visuel vidéo-ludique que j’ai apprécié faire. La magie a opéré chez moi grâce au final époustouflant !
À découvrir pour l’expérience qu’il provoque.






