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Il était une fois… Mirror’s Edge : Red Link – une nouvelle d’un passionné faisant le lien entre les 2 jeux

Yaeck [Rédacteur]
Je lis, je joue, je regarde. Puis j'écris. Et parfois, j'arrive même à être drôle.

Il était une fois… Mirror’s Edge : Red Link

 

Note du rédacteur : ce texte constitue un essai personnel ayant pour but de relier deux jeux qui ne sont officiellement pas du même ‘univers’. L’auteur y tente tout de même de relier des points pour amener une certaine cohérence d’ensemble, mais cela reste un pur exercice de style et une tentative de fan de la licence d’apporter une cohésion entre les deux titres.

Certains éléments entre les différentes versions de Mirror’s Edge ne peuvent malheureusement pas être ‘rafistolés’ ensemble, comme l’identité du père des sœurs Connors qui change d’un jeu à l’autre (Abraham puis Martin), la mort des parents qui diffère grandement et surtout le fait que Faith et Kate sont jumelles dans le premier jeu tandis qu’elles ne le sont plus dans Catalyst (Faith est l’aînée). Une tentative d’explication est tout de même amorcée ici sans être totalement satisfaisante. Aux lecteurs de juger.

L’auteur tient également à remercier le site « Wiki Fandom » pour la qualité de ses informations ayant grandement aidé dans la rédaction de cette nouvelle. Celle-ci ne constitue en rien un récit officiel à quelque niveau que ce soit.

Ce récit se déroule quelques mois après la fin de Mirror’s Edge Catalyst

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MIRROR’S EDGE – RED LINK
ou Le Lien Impossible
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« C’est vraiment ce que tu veux ? »

Assis derrière son bureau en bois précieux d’une valeur inestimable, Dogen observait Faith un verre d’alcool fin à la main. C’était un homme d’un certain âge, à la tête de la plus puissante triade de Glass et bien peu de chose était en mesure de l’étonner. Faith était de ces choses-là.

«_ Sûre et certaine ».

Elle était venue le voir pour lui quémander un ultime service. L’homme en face d’elle ne lui devait plus rien et leur relation bien que désormais apaisée tenait sur un fil très fin prêt à rompre au moindre accroc. Mais la runneuse savait également qu’elle avait gagné le respect du chef mafieux et que ce dernier avait appris à la respecter à sa manière, devenant une sorte de mentor malgré lui pour la jeune femme.

Il faut dire aussi que ces derniers temps Faith avait été forcée de s’émanciper de ses anciennes figures tutélaires et qu’elle avait dû acquérir bien vite sa pleine et totale indépendance. Depuis le scandale survenu à L’Éclat et la destruction du projet Reflection, les Corporations dirigeantes et KrugerSec avaient fortement intensifié la répression sur la ville et plus que jamais les Runners étaient traqués jusque dans les moindres recoins.

« La sécurité sera optimum. Les gardes aux abois. Le lieu même tient d’une véritable forteresse. Moi-même n’en sais que peu de choses malgré mes moyens… considérables. Et toi, Faith Connors, avec ton tatouage, ton regard résolu et tes jolies chaussures, tu voudrais y pénétrer – ce qui s’avérerait déjà remarquable – et qui plus est en ressortir avec rien de moins que la propriétaire des lieux au nez et à la barbe de toute cette vigilance accrue. Cela tiendrait du miracle, même pour la plus tenace des runneuses de Cascadia. »

« Le kidnapping. J’en fais mon affaire. Ce n’est pas pour ça que je suis venu vous voir. Est-ce que vous serez réellement capable de nous faire quitter, moi et… mon « paquet », la ville sans qu’on laisse la moindre trace derrière nous ? Et quand je dis ‘la moindre trace’, je veux dire avec un effacement total et complet de nos existences… »

Dogen jeta un œil à son verre et en but une belle lampée. Cette petite avait vraiment le don de l’agacer. Elle le repoussait sans cesse dans ses retranchements avec ses demandes toutes plus farfelues les unes que les autres. Et cela lui plaisait bien au fond, il fallait bien qu’il le reconnaisse. De nouveaux défis se posaient à son existence à travers elle, lui qui depuis si longtemps se reposait sur ses lauriers et faisait tourner son business sans accroc.

Faire disparaître la frêle demoiselle qui se tenait fièrement devant lui, entourée de ses hommes à la carrure imposante, ne poserait effectivement pas le moindre problème. Il pouvait même la faire oublier de tous en un claquement de doigt. Quant à l’autre personne, c’était une autre paire de manches. L’une des figures les plus connues de Glass, voire de Cascadia dans son ensemble. Un nom qui résonnait dans chaque esprit, qui s’affichait dans toutes les rues, qui se scandait sur chaque holo-écran.

Il y avait cependant une porte de sortie. Étroite mais exploitable. Et la disparition de cette membre éminente de la HiCast* ferait les affaires de Dogen, il en avait bien conscience. Après une période de troubles bien entendu. Mais même dans ces cas-là, il y avait moyen de faire son beurre, surtout pour un homme comme lui.

« Entendu. Je te ferais disparaître toi et ta cible et te fournirai une nouvelle vie loin d’ici. Un nouveau départ loin de tout ce capharnaüm qu’est devenu Glass depuis tes exploits au Shard. J’ignore les raisons de cette demande, surtout maintenant que tu es devenue l’une des figures de proue de la Révolte des ‘Hors-Grille**’, mais si cela peut faire en sorte que plus jamais tu ne viennes m’importuner, j’en accepte l’augure. Et il se pourrait même que la ville retrouve un semblant de calme en ton absence, ce dont elle a cruellement besoin. »

Faith se surprit à reprendre sa respiration suite à ces mots. Dogen restait imprévisible et dangereux et elle ne savait jamais sur quel pied danser avec lui. Le fait qu’il accepte sa requête – loin d’être évidente – était un soulagement. Elle se demandait toutefois quel serait le prix à payer. La réponse ne se fit pas attendre.

« Si jamais tu échoues dans ton entreprise – ce qui reste le plus probable –, tu n’auras même pas le temps de révéler quoi que ce soit à tes assaillants. Ils n’auront aucune pitié pour toi et t’abattront sur le champ sans se poser la moindre question. Si jamais tu réussis, non seulement cela restera un exploit remarquable, mais tu m’ôteras par la même occasion une sacrée épine du pied. Dans les deux cas, j’en sors gagnant.

Sirotant une nouvelle fois son verre, il marqua une pause avant de reprendre :

Il y a cependant un dernier point obscur qui me taraude, et pas des moindres… Pourquoi ? Pourquoi prendre ces risques insensés pour aller kidnapper et faire disparaître la CEO de KrugerSec, la personne la plus surveillée et protégée de la ville, voire du continent ? »

Dogen pointa ses yeux perçants directement dans ceux de Faith, qui se raidit instantanément. Le moment était venu de lâcher le morceau et d’en apercevoir les conséquences. Ne pouvant soutenir le regard inquisiteur de son interlocuteur, elle parvint à prononcer dans un souffle désespéré ces quelques mots :

« Parce qu’elle reste ma sœur et que je dois la sortir de là… »

 ***

Moins d’une heure plus tard, Faith se trouvait dans la planque de Plastic, sa lunatique amie hackeuse de génie. Les derniers préparatifs pour sa grande opération se mettaient doucement mais sûrement en place, au grand soulagement de la runneuse. Il avait fallu plusieurs semaines à sa petite bande pour organiser ce coup fumeux, et la pirate informatique en avait été une pièce maîtresse.

« On a les plans – du moins une partie – et rien ne garantit que ce soit à jour. Une voie d’entrée et une voie de sortie – si les plannings que nous avons ne sont pas modifiés d’ici là. Et enfin la localisation supposée de la cible – autrement dit Isabel Kruger, ou Caytlin Connors en ce qui nous concerne. Tu as la dernière version du Multipass que je t’ai donné, ton précieux grappin et la plus précieuse encore paravoile qui nous a coûté bonbon. Je pense que nous n’avons rien oublié. De ton côté, Miss Grimpette, tu en es où avec Aline ? »

Aline Maera, ancienne chercheuse au laboratoire Elysium et l’une des conceptrices de Reflection ; la mise à jour nanotech qui aurait permis le contrôle total des émotions de l’ensemble des citoyens de Glass.

Fervente architecte du projet, elle avait fini par poser trop de questions sur la finalité de celui-ci. Ce qui lui avait valu de se retrouver enfermé au « Royaume », un gigantesque complexe souterrain d’où Faith l’avait extirpé. Depuis lors elle s’était lancée corps et âme dans la destruction de sa propre création et avait grandement aidé la runneuse à mettre un terme à cette folie.

Elle avait, en faisant cela, rejoint les « Hors-Grilles », devenue à son tour une marginale. Ses immenses connaissances scientifiques étaient un atout formidable pour la Résistance, notamment pour les activistes de Black November qui ne se privaient pas de se servir de ces compétences.

Faith n’était pas vraiment en accord avec les méthodes de ce groupuscule qui n’hésitait pas à commettre des attentats au nom de leur cause mais elle avait un accord tacite avec Rebecca Thane, la meneuse des révolutionnaires. Et celui-ci était simple comme bonjour : tu ne t’occupes pas de mes affaires et je ne m’occupe pas des tiennes.

« Elle me dit qu’elle est prête. Et donc je la crois. Je n’ai qu’à lui amener Cate et elle s’occupera du reste. Ensuite Dogen nous fera disparaître… d’une manière ou d’une autre. Le plan est paré, il n’y a plus qu’à le lancer ! »

Plastic restait debout au milieu de son local sans dire un mot, les yeux dans le vague. Pour une hyperactive comme elle, c’était un comportement peu habituel. Elle finit par reprendre la parole :

« Et… Heu… Tu es sûre que c’est ce que tu veux ? » demanda-t-elle d’une voix hésitante.

Faith observa un moment son amie les mains sur les hanches puis lâcha avec un mouvement ample des bras :

« Quel autre choix j’ai ? ».

— Quel autre choix ? Tu pourrais tout simplement laisser tomber ce plan de dingue et mener le combat comme tu le fais depuis toujours !

— Que… depuis toujours ?! Mais Plastic, faut que tu sortes de ta grotte un peu ! KrugerSec nous traque avec des moyens de plus en plus insensés ! Ils nous arrêtent tous un par un depuis l’Éclat ! Icarus a disparu ! On ne sait même pas s’il est toujours en vie ! Isabel Kruger met tout en œuvre pour nous éradiquer le plus vite possible. Et c’est évident que c’est MOI qu’elle cherche. Si je la sors du jeu de manière définitive, Glass pourrait redevenir à peu près stable et les runneurs pourraient même survivre ! … Et toi aussi par la même occasion… »

Elle regretta aussitôt d’avoir été aussi virulente envers la jeune femme peu habituée aux rapports sociaux. Plastic resta immobile un court instant puis alla s’asseoir sans un mot à son poste garni d’une dizaine d’écrans.

« Excuse-moi… Je ne voulais pas être cassante. C’est juste que je n’ai pas d’autre choix. C’est la seule solution possible pour que la ville retrouve un semblant de paix.

— Ne t’en fais pas Faith, j’ai compris. Tu as fait ton choix et je vais le respecter, lui répondit-elle sans quitter des yeux le programme informatique qui défilait sur son interface. Tout sera prêt pour demain soir comme convenu. Adieu Runneuse !

— Plastic, ne le prends pas comme ça… »

Mais la hackeuse était déjà partie dans son autre monde, fait de lignes de code et de firewall. Faith Connors resta un moment sans rien dire puis s’en alla sans un regard en arrière, pleine d’amertume. Elle n’avait toutefois pas le temps pour les apitoiements. Dans moins de vingt-quatre heures, elle se lancerait dans la plus grande effraction qu’elle n’ait jamais commise et il restait de nombreux détails à régler d’ici là. Il fallait qu’elle soit fin prête. Elle pressa le pas.

***

Il faisait beau et le ciel était d’un bleu azur parfait, seulement clairsemé de très éparses nuages à l’ouest, qui avançaient vite. Assise sur le bord du toit, elle entendait le roucoulement des pigeons derrière elle dans la volière. Ainsi que la voix apaisante de Birdman, l’homme d’un certain âge qui se prétendait sage. Un vieux fou plutôt, pensait Faith.

« Alors c’est le grand jour ? » questionna-t-il sans arrêter de s’occuper de ses bruyants volatiles.

— Oui, répondit-elle tout simplement. »

Elle resta encore quelques minutes à observer une dernière fois la seule ville qu’elle avait toujours connue. Demain, tout cela serait du passé.

Elle avait préparé toute la journée son matériel et sa tenue. C’était au point. Il n’y avait plus rien à faire d’autre qu’à patienter. Elle quitterait cette vie uniquement avec ce qu’elle aurait sur elle. Pas de valise ou de sac à dos, pas même un baluchon. Juste elle et si le destin lui souriait sa sœur depuis si longtemps disparue.

De ces immenses tours blanches, de ces immenses avenues sans relief, elle ne regretterait rien. Sans doute devra-t-elle s’habituer à retrouver un environnement bien moins évolué, des lieux où la technologie ne serait pas aussi avancée. Glass rayonnait dans tout Cascadia pour être « la Ville du Futur », mais dans les autres régions du vaste monde la modernité n’était pas encore arrivée. Un mal pour un bien, se dit-elle tandis qu’elle se relevait.

Birdman nourrissait encore ses ‘estomacs volants’ quand il la vit s’approcher de lui, l’enlacer, l’entendit prononcer un imperceptible mais sincère « Merci » puis la vit s’éloigner en courant avant de disparaître dans un saut par-dessus le parapet.

« Tous les oiseaux un jour quittent le nid », se dit-il à lui-même dans un sourire, avant qu’un de ces satanés pigeons lui mordille l’oreille en réclamant pitance.

***

Le bâtiment était à l’écart de la ville et se révélait comme prévu une véritable forteresse. Bordé de hauts murs d’un noir profond, il n’existait que deux possibilités d’entrées : le portail magnétique lourdement gardé et la voie des airs surchargée de drones autonomes.

Pour ce qui était du portail servant de jonction entre la route serpentant depuis la ville et la cour de la place fortifiée, il n’y avait pas grand-chose à tenter ; à moins de forcer le passage avec un TeKTank surarmé. Mais cette option annihilait toute notion de discrétion, ce qui était la condition sine qua non pour la bonne réussite de l’opération.

L’autre voie à suivre était donc par les airs. Depuis les buildings avoisinants la citadelle, il y avait une possibilité d’atteindre le sommet des remparts. Cela nécessitait cependant de suivre un parcours hautement improbable au travers d’un quartier entièrement sous la coupe de KrugerSec, de grimper sur le toit de la plus haute tour et de là de s’élancer dans le vide. Une fois dans les airs, il s’agissait grâce au grappin de cibler un point précis d’un autre bâtiment pour bénéficier d’un mouvement de balancier qui propulserait Faith telle une fronde vers la haute muraille. Un parachute compact dernier cri terminerait de la mener à son objectif.

Hautement improbable mais pas complètement impossible.

Et tout cela ne constituant que la partie « facile », la véritable difficulté étant de ne pas se faire repérer par la dizaine de drones survolant les lieux. Il y avait cependant une parade prévue pour pouvoir se faufiler parmi les robots de surveillance. Mais pour que cela fonctionne, il fallait que Faith respecte à la seconde près le timing instauré il y a des semaines par Plastic.

La runneuse, bien que déjà naturellement douée, s’était entraînée sans relâche pour cette expédition. Elle n’aurait droit à aucune erreur. Mais si cela devait tout de même se produire – les imprévus arrivent sans arrêt –, elle devrait réagir de la meilleure manière possible. Échafauder des parcours de remplacements presque en direct, observer les alentours tout en filant comme le vent, repérer les sentinelles dans le noir, les snipers sur les toits, les gardes dans les coursives. Être au taquet en somme.

Atteindre ce fameux quartier en revanche ne posait pas le moindre problème et pour cause : il y avait une station de métro. Certes, Faith ne pouvait emprunter le transport en commun comme une citoyenne lambda, les caméras à reconnaissance faciale la repérant dès lors dans la seconde, mais elle avait désormais l’habitude de se faufiler dans une rame sans être aperçue.

Elle portait quand même, pour faire bonne mesure, une large combinaison à capuche (au tissu à rétractation lumineuse, bien pratique pour faire flasher les appareils à capture d’image) et des lunettes HUD. Elle ne s’attarda pas dans la station et rejoignit bien vite l’extérieur en veillant à rester au milieu de la petite foule de travailleurs qui s’en rentraient chez eux après une journée de labeur pour les consortiums.

La nuit tombait sans se presser. Les rues se vidaient mollement et les dernières enseignes éteignaient leurs devantures. Marchant tête baissée à une allure qu’elle jugeait convenable pour ne pas attirer l’attention, elle ne put s’empêcher de pouffer quand elle se rendit compte qu’elle n’avait plus vraiment l’habitude de marcher simplement sur un trottoir, naviguant depuis des années maintenant depuis les hauteurs de la cité.

Elle franchit un coin de rue et aperçut l’immense château couleur pétrole qui dominait le quartier. Situé quelque peu sur les hauteurs et en retrait des artères de la ville, il en imposait de par le contraste de sa colorimétrie dans un quartier dominé comme toujours par des architectures aux teintes neigeuses. Elle repéra sans souci la ruelle d’où débutait son long trajet – mémorisé par cœur – et se dirigea droit vers elle.

Une pluie fine commença à tomber. Le premier imprévu de la soirée.

***

Cela faisait très exactement 13 minutes et 28 secondes que Faith avait commencé son ascension. Elle n’avait connu jusque-là aucune anicroche dans son parcours. Elle était donc dans les temps. Traversant des bureaux vides et des couloirs impersonnels comme elle le faisait depuis des lustres, elle notait et effaçait dans la seconde toute une foule d’informations. Comme le fait qu’un agent de KrugerSec était manquant ou qu’une bouche d’aération sentait le rat mort.

Depuis un balcon en surplomb, elle sauta avec élan sur une cour extérieure du dernier bâtiment ciblé, celui duquel elle devait atteindre le toit avant de s’élancer pour un beau vol plané. Elle avait moins de dix minutes pour réussir à grimper là-haut. Pour quiconque cela relèverait de l’impensable, pour un runner cela laissait une marge assez large…

Sitôt sa réception faite dans une roulade devenue machinale, elle remarqua une lumière vacillante dans le coin opposé de la cour. Rapide coup d’œil pour déceler un énième vigile qui prenait un « chemin de traverse », c’est-à-dire un parcours non prévu de son tour de garde. Quelle en était la raison ? Peu importe, il passait par là, c’est tout. Faith allait devoir faire avec.

Elle scanna alors ces différentes options en revue. Pas de panique, il y avait de quoi faire. Par la gauche, il faudrait emprunter la rambarde, utiliser quelques bords de fenêtres puis revenir par au-dessus. Faisable mais bien trop compliqué vu le résultat escompté. Par la droite il y aurait plus de possibilités de manœuvre mais également plus d’exposition à la vue de la sentinelle. Elle pouvait toujours se faufiler entre les murets décoratifs jusqu’à l’intérieur de la bâtisse, mais elle n’avait pas le loisir de jouer au chat et à la souris toute la nuit.

La priorité était de rester invisible aux yeux de l’agent. Avec son armure et surtout sa visière à vision EyeTek, il pouvait déceler le moindre mouvement, la moindre parcelle de chaleur humaine dans ce décor froid et humide. Les capteurs sonores pouvaient repérer des pas trop lourds si jamais elle se précipitait. Mais le pire c’était la caméra directement reliée à un centre de commande. Avant même que le type lui-même ne comprenne ce qu’il verrait, l’intelligence artificielle de la tenue identifierait la runneuse et sonnerait les troupes. Cela en serait fini de la mission. Faith n’aurait plus qu’à mettre les voiles, et plutôt fissa.

Restant bien planquée derrière l’un des murets, elle constata que le garde s’était abrité sous une arche à l’autre bout de la cour. Son comportement était un brin étrange, ou tout du moins pas habituel pour un gars de chez KrugerSeC. Il semblait nerveux et impatient. Faith hésitait, observant attentivement tout autour d’elle alors que des gouttes de pluie fines ruisselaient sur son visage. De là où il était, elle pouvait prudemment poursuivre son chemin sans qu’il ne l’aperçoive mais elle se méfiait de ce type. Il restait imprévisible.

Puis une lumière s’alluma au niveau des bureaux, juste à la droite du vigile. Une silhouette qui passe derrière une fenêtre et une porte qui s’ouvre. Se dévoila alors ce qui de toute évidence était une employée de bureau qui restait plus longtemps que prévu sur son lieu de travail. Faith eut un rire étouffé. Elle était tombée sur le lieu de rendez-vous secret de deux tourtereaux. La pression retomba d’un cran. Elle jeta un dernier et rapide coup d’œil sur le garde en goguette et sa nouvelle conquête et fila dans l’autre direction, toujours vigilante.

Elle se dirigea à pas de loup vers l’entrée du bâtiment, y pénétra grâce au multipass fourni par Plastic et gagna la cage d’ascenseur la plus proche…

***

Le vent cinglait lorsque Faith arriva au sommet du building. Néanmoins la pluie avait cessé. Elle repéra son point de chute, des centaines de mètres plus bas et en surplomb d’une muraille noire comme la plus encrée des nuits sans étoiles. Un peu plus loin de sa position se situait le ‘point de bascule’ sur lequel elle devait accrocher son grappin magnétique ; en fait un immense balcon du bureau d’un quelconque PDG. Elle ne pourrait pas récupérer son précieux appareil après la manœuvre. Dommage, se dit-elle, c’était un gadget fort pratique. Mais elle avait passé des années sans lui et elle continuerait également sans sa présence.

Elle inspira et attendit que Plastic fasse son œuvre. D’ici quelques instants, les drones seront déconnectés, signal du départ pour son saut de l’Ange. Il fallait juste espérer que leur dispute de la veille ne fasse pas changer d’avis l’informaticienne versati…

À l’horaire prévu, à la seconde près, les lumières des drones s’éteignirent et ils se tinrent immobiles en vol stationnaire. L’effet ne durerait qu’une seule minute – ce qui était déjà un laps de temps bien long quand il était question de surveillance soutenue.

Le temps du saut de la Foi était venu. La réussite ou la mort. Pas d’autres alternatives.

Faith s’élança du bord du toit.

***

Sur le rempart sombre perdu au milieu de la nuit, un calme absolu domine. Puis, fracassant la tranquillité du lieu, une jeune femme semblant tombée du ciel s’écrase de tout son poids sur la haute muraille, lâchant un juron dans un souffle étouffé.

Se réceptionnant en effectuant une pirouette pataude, Faith Connor se mit à penser durant sa violente cabriole qu’elle était aussi lourde qu’un sac de patates, elle pourtant aussi fluette qu’un oiseau. S’empêtrant par ce même mouvement dans les cordages de son parachute, elle désenclencha son harnais par une simple pression sur sa poitrine.

La voile, conçue dans une matière extrêmement légère et tout aussi coûteuse, continuait à flotter au vent tandis que la runneuse se débarrassait pour de bon de ces envahissantes sangles. Agacée et impatiente, elle jeta son matériel d’un geste brusque, ce qui fit que la toile s’envola au loin avant que Faith ne pût rattraper les lanières.

« Merde ! » lâcha-t-elle entre ses dents.

Ne manquerait plus que la paravoile aille s’aplatir au sol devant l’armada de gardiens ! Cependant il n’en fut rien. Voltigeant au gré du vent durant un temps qui sembla interminable, la voile termina son parcours erratique sur une terrasse du bâtiment où trônait également son grappin. Coincée dans de minces colonnes architecturales, personne ne trouverait tout ce bazar flottant avant demain matin. La chance était de son côté.

C’est à ce moment précis qu’elle s’autorisa à reprendre sa respiration sur un rythme classique. Elle passa en revue l’ensemble de son corps pour constater les dégâts. Le choc de son atterrissage avait été rude et elle aurait droit à de sacrées courbatures au cours des prochains jours. Mais pour le moment cela allait. De toute façon il le fallait bien.

Elle scruta alors son environnement nimbé de lumières lointaines et distingua des discussions éparses entre vigiles patrouillant dans la cour, en contrebas de sa position. Elle n’en distinguait pas les paroles mais elle n’en avait nul besoin. Dans ce relatif silence, elle entendit distinctement les drones reprendre du service au-dessus de la bâtisse. Les machines surveillaient certes les cieux et non pas l’enceinte, mais il n’était toutefois guère prudent de s’attarder ici à découvert. Elle se dirigea alors prestement vers la passerelle de service qui menait à la tour centrale.

***

Parvenir jusqu’au cinquième étage, lieu de son objectif, n’avait pas été une mince affaire. Elle était épuisée, à bout de forces. Elle s’autorisa donc quelques minutes de repos bien mérité à l’abri sur une conduite d’aération poussiéreuse à laquelle plus personne ne devait prêter la moindre attention depuis bien longtemps.

La surveillance au sein du bâtiment dépassait de loin ses prédictions pourtant déjà bien élevées. Patrouilles en binômes, sol à détecteurs de mouvements, caméras à vision thermique, lasers dans tous les sens. Il avait fallu passer par des chemins bien compliqués pour franchir chaque étage, usant des hauts meubles et autres décorations plafonnées pour gruger les systèmes de sécurité. Sans oublier les éternelles conduites de ventilation…

Elle ignorait combien de temps elle avait mis mais elle était persuadée d’être très en retard sur le planning. Dogen ne l’attendrait pas éternellement. Elle s’accorda une dernière bouffée d’air et reprit son parcours.

Fort heureusement, le cinquième niveau était beaucoup moins surveillé. Il s’agissait de l’étage des appartements personnels des Kruger. Parvenir jusqu’ici sans autorisation relevant quasiment de l’impossible, il y avait relâche en matière de sécurité. Faith dut tout de même se faufiler entre caméras de surveillance et autres barrières laser, mais rien d’aussi compliqué que ses exploits aux étages inférieurs.

Elle finit par atteindre son but. Un couloir d’apparence huppée – tapis, peintures, chandeliers –, très style à l’ancienne, presque victorien, où se tenaient trois portes : l’ancienne chambre d’Isabel, les appartements privés de feu Gabriel et le bureau du directeur, passé du père à la fille à la mort de celui-ci.

En espérant que les plans fournis par Plastic étaient encore valables, Faith s’approcha de la porte des appartements privés avant de se raviser. Isabel avait-elle investi les pièces de son défunt père ? Possible mais peu probable. Cat en tout cas ne l’aurait certainement pas fait. Elle se dirigea alors vers la chambre.

La porte était… et bien une simple porte. Dans un bois sculpté du plus bel effet, elle n’était munie que d’une simple poignée. Pas de contrôle rétinien, pas besoin de badge, de passe, de vérification d’empreinte ou tout autre système biscornu. Le Multipass de Plastic s’avérait donc inutile sur ce coup-là. Scrutant quand même par deux fois les contours de ladite porte par pure mesure de prudence, elle saisit la poignée et ouvrit le battant, tout doucement.

La chambre était spacieuse. Le lit, énorme, devait valoir plus cher que tout ce que devait gagner un Midcast* au cours de sa vie. Partout sur les murs, des tableaux de maîtres. Dans chaque coin de la pièce, des meubles en bois richement ornés de milliers de babioles diverses qui ne disaient rien à Faith. De l’autre côté du lit, une autre porte qui donnait sur ce qui devait être la salle de bain. De l’intérieur provenait une petite mélodie chantonnée doucement.

Sur la pointe des pieds, Faith Connors s’approcha. Puis observa à travers le chambranle entreouvert. Elle y découvrit un miroir devant lequel se tenait Isabel Kruger, autrefois Caytlin Connors. Sa sœur. Elle se démaquillait innocemment, se démêlait les cheveux – ils avaient poussé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu, au sommet du Shard.

Faith inspira profondément et ouvrit la porte en grand. Isabel eut un mouvement de recul, avant qu’un sentiment d’effroi ne lui traverse le visage, tendant sa brosse vers le danger dans un geste vain. Identifiant la menace, l’héritière de la Holding Kruger retrouva instantanément sa contenance et lâcha presque effrontément :

« Ho ! C’est toi ! Qu’est-ce que tu me veux ? » dit-elle avant de continuer à se brosser les cheveux, faisant de nouveau face au miroir.

Faith reste coite un long moment avant de répondre :

« Quoi ?? ! C’est tout ce que tu as à dire ? Tu ne hurles pas à l’aide ? N’appelle pas tes chiens de garde pour qu’ils viennent me capturer ?!

— Pour quoi faire ? Si tu es parvenu jusqu’ici, c’est que tu es venu me demander quelque chose ? Et je suis très curieuse de savoir quoi. Mais ne t’inquiète pas, j’appellerai toutes les sentinelles d’ici jusqu’à la lune dès lors que tu m’auras dit ce que tu es venue me dire. Et une fois qu’elles t’auront capturé, je virerai tout le monde pour incompétence…

Le ton insolent d’Isabel fit bouillir le sang de Faith instantanément, qui rétorque alors sur un ton plein de colère :

— Je ne suis pas venu pour te demander quoi que ce soit !! C’est TOI que je suis venu chercher !

Interloquée, Isabel s’interrompt et se tourne vers sa sœur :

— Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je ne vais nulle part. Contrairement à toi, j’ai une ville toute entière à faire tourner, des millions de gens qui comptent sur moi. Pas seulement des rats et des pigeons, ou même tes satanés amis runners…

— Cat, TU VIENS AVEC MOI Et tout de suite !

La fille adoptive Kruger émet alors un rire en coin, et pointe de nouveau la brosse vers Faith, mais de manière nonchalante cette fois, la faisant même tournoyer d’un mouvement leste du poignet :

— Alors de un, tu ne m’appelles pas comme ça. Et de deux, comment comptes-tu t’y prendre pour que je te suive ? En me demandant gentiment ?

Faith Connors serre les poings et lui répond d’une voix grave :

— Non. Je n’ai pas le temps pour ça. Tu viens avec moi, et contre ton gré s’il le faut.

Isabel lance alors, dans un geste d’une surprenante vivacité, la brosse au visage de sa sœur. Celle-ci l’évitant de justesse dans un mouvement d’esquive tenant du pur réflexe. Mais elle ne peut éviter le violent coup de pied qui s’ensuit, la propulsant jusqu’au bord du lit.

— Certainement pas scande Miss Kruger dans un râle tout en se précipitant vers l’intruse, prête à en découdre.

« Arrête, arrête ! » hurle alors Faith, se protégeant de la rafale de coups de poing portés par Caytlin, en furie. Sous l’avalanche des attaques, elle finit par se dégager avant de repousser violemment l’assaillante. La voyant revenir de plus belle, Faith lui assène à son tour un athlétique coup de pied, la stoppant net dans son élan.

« Désolé, Isabel. Tu ne me laisses pas le choix ! ».

Sortant une électro-seringue de sa combinaison, elle s’apprête à piquer sa sœur qui, dans un ultime effort, se jette sur la table de chevet. Saisissant à la volée un pistolet dissimulé sous le petit meuble, elle met en joue Faith en une fraction de seconde, sans une once d’hésitation. La runneuse aguerrie lui saisit alors le bras d’un geste vif et dans un même élan parvient à la faire basculer au sol tout en la désarmant. En moins de temps qu’il en faut pour le décrire, c’est désormais Faith qui tient en joue Isabel.

« — Tu veux me tuer !! Tu VEUX me TUER ! » crache cette dernière, hors de contrôle, les traits tirés dans un rictus de colère avant de s’effondrer en larmes.

Sentant le poids du flingue dans ses mains, et bien qu’ayant reçu une formation au maniement des armes, la coureuse des toits de Glass n’apprécie guère ces engins de mort. Et jamais ô grand jamais elle n’espère devoir s’en servir. Il faudrait qu’elle se retrouve véritablement acculée de toutes parts pour qu’un jour elle en vienne à une telle extrémité. Et ce jour n’est certainement pas aujourd’hui.

Jetant le calibre sur le plumard, elle s’approche d’une Isabel agenouillée et désemparée, à bout de nerfs. Parvenant à introduire la seringue au niveau de son épaule, Faith la prend dans ses bras en lui murmurant tout bas, tandis que Caytlin perd très rapidement connaissance :

« Non, je veux juste retrouver ma sœur… »

***

Repartir de cette forteresse devrait être bien plus aisé que d’y entrer. Et cela pour une raison simple : Faith avait désormais le passe ultime, à savoir la propriété des lieux.

Mais pas question de sortir avec pertes et fracas. Il fallait continuer sur le mode de la discrétion. La runneuse fouilla les placards de sa sœur et y dénicha une tenue de soirée mondaine. Une robe de styliste sûrement hors de prix, noire avec un corset pailleté. Le genre de chose que jamais Faith n’avait porté de toute sa vie, et sans regret. Mais s’il y avait une soirée où elle devrait faire exception, c’était celle-ci.

Se débarrassant de sa combinaison moulante, elle enfila la robe puis fila dans la salle de bain pour se coiffer en un chignon imparfait mais qui ferait l’affaire. Elle revint dans la chambre et fouina dans les tiroirs jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait : une paire de lunettes de soleil. Totalement inutile en plein cœur de la nuit, mais les riches et puissants des hautes castes avaient leurs lubies.

S’observant dans le miroir, elle jeta un œil sur Isabel, étendue sur le lit. L’illusion n’était pas parfaite mais en passant vite on n’y voyait que du feu. Faith serait Isabel Kruger pour les prochaines minutes.

La suite se passa bien mieux que prévu, même selon les critères exigeants de Faith Connors. Trimballant péniblement Isabel/Caytlin depuis sa chambre jusqu’à son bureau – lui muni d’un système à empreintes palmaires –, elle y entra après avoir utilisé la main de la patronne sur le petit écran lumineux.

L’office sentait Gabriel Kruger à plein nez, en contraste total d’avec la pièce qu’elles venaient de quitter. Froid, anguleux, tout de verre et de plastique impersonnel. Aucune photo, aucune peinture aux murs. Une immense baie vitrée donnant sur la cour du bâtiment et au-delà sur la ville lointaine, presque insignifiante vue d’ici. Aucune âme ne se dégageait de ce lieu. Faith se ressaisit en bougonnant à voix haute, malgré elle : « On n’est pas là pour refaire la déco de toute façon… »

Elle assit la jeune femme, toujours dans les pommes, sur le fauteuil du bureau – muni de roulettes, ça sera plus simple ! – et l’emmena à l’ascenseur personnel des Kruger, lui aussi garni d’un système de reconnaissance digitale.

Il s’agissait d’un conduit pressurisé de haute technologie, complètement inviolable et ne desservant que trois niveaux : ce bureau, l’accueil au rez-de-chaussée et le parking. Il était aussi conçu pour une personne, mais Faith parvint tout de même à y faire entrer le siège et sa passagère puis à se faufiler elle-même sur le côté. C’était un peu étriqué mais même pas le temps de réellement se plaindre que déjà l’ascenseur parvenait à destination. À peine quelques secondes pour descendre six niveaux. Vraiment impressionnant.

Le sas s’ouvrait sur un espace gigantesque, assez peu éclairé. L’endroit était vide à l’exception d’une voie de sortie de garage à gauche et de toute une rangée de voitures de luxe à droite. Faith en eut les yeux écarquillés. Elle poussa son brancard improvisé et pendant un instant se pensa dans le plus improbable des magasins. Devant elle s’étalait la fine fleur des bagnoles du monde entier. Bolides de course, limousines de toutes les couleurs, des automobiles plus classiques et même quelques engins de chantier, improbables en un tel lieu.

Avec un sourire, elle porta son dévolu sur une caisse à l’allure sportive, très basse, dans les tons orange aux reflets violacés. De nouveau elle dut se servir de la paluche de sa frangine pour ouvrir la portière puis une fois de plus pour faire démarrer le moteur. Puis elle ouvrit le coffre et y installa tant bien que mal Isabel. Elle semblait étrangement sereine, placée là, recroquevillée dans cet espace minuscule.

Mais pas le temps de s’éterniser. Faith se mit au volant et démarra en trombe. Le volet automatique du parking s’ouvrit et en quelques secondes la voiture se retrouva au milieu de la cour et de sa cohorte d’agents de KrugerSec. Et tous sans exception avaient le nez pointé sur le superbe carrosse qui venait de montrer le bout de son museau.

Sentant le stress monter et les perles de sueur coulant sur son dos, Faith roula à une allure modérée jusqu’au poste de contrôle où un garde se rapprocha de la voiture. Elle baissa la vitre teintée mais sans trop insister. Certes elle avait toujours les lunettes aux verres sombres et l’allure d’Isabel Kruger, mais elle restait quand même à des années-lumière d’agir et de parler comme elle.

« Bonsoir Madame. Il n’y avait pas de sortie prévue pour cette nuit. Êtes-vous sûr de vouloir quitter l’enceinte ? Et où est votre escorte ? … Je peux les appeler pour vous si vous le souhaitez, Madame.

— Ça ira. Merci, dit-elle de la voix la plus assurée qu’elle le pouvait en cet instant. Je sors en solo, j’ai besoin de prendre l’air. J’en ai marre d’être enfermé là-dedans.

Après une petite hésitation, devant le regard insistant et un peu incrédule du vigile, elle ajouta :

J’en prends l’entière responsabilité, rassurez-vous. Je suis une grande fille, je m’en sortirai. Et si jamais j’ai un problème, croyez-moi, j’appellerai toutes les sentinelles d’ici jusqu’à la Lune ! Et vous savez que je le ferai…

— Bien Madame. Dans ce cas bonne balade. Mais ne tardez pas, je vous en prie. »

Sur ce, elle remonta la vitre tandis que l’homme informait son collègue d’ouvrir la barrière et d’abaisser le champ magnétique protecteur. Dès qu’elle put franchir le seuil, elle ne se fit pas prier et fonça vers les rues de Glass, non sans jeter quelques regards craintifs dans le rétroviseur. Mais rien, tout était calme.

Elle avait réussi.

***

Aussi dingue que cela puisse paraître, son plan avait fonctionné. De A à Z. Ne restait alors que le dernier acte, qui n’attendait qu’elle sur le yacht privé de Dogen. Le luxueux bateau était amarré aux docks d’Ocean View, un quartier à l’autre extrémité de la ville. Un coup d’œil à l’horloge incrustée dans le tableau de bord l’informa qu’elle avait presque quinze minutes de retard sur l’horaire prévu.

Avec un regard de défi, elle appuya sur le champignon et fit cracher ses poumons à son nouveau jouet. La route se mit à défiler à toute allure sous les roues du bolide tandis que le sifflement du moteur hybride emplissait les avenues désertes à cette heure tardive.

« Fais-moi voir ce que t’as dans le ventre, ma jolie ! »

***

Isabel était allongée sur une table d’opération. Des électrodes entouraient son frêle visage. Autour d’elle s’agitait une femme, visiblement anxieuse et très occupée à manipuler une machine complexe. Adossée dans un coin de la pièce, Faith se mordillait le pouce, parvenant avec peine à dissimuler sa nervosité.

La porte de la pièce s’ouvrit et Dogen entra. Il portait un plateau sur lequel trônaient deux tasses de café chaud.

« Docteur Maera, vous prendrez bien un petit remontant ?

— Avec plaisir, Monsieur Dogen. J’en ai bien besoin. C’est du vrai café ?

— Au prix qu’il m’a coûté, j’espère bien. Et appelez-moi Dogen, tout simplement.

— Très bien… Dogen. Dans ce cas, appelez-moi Aline. Et encore merci pour le remontant. » dit-elle avec un sourire avant de retourner à ses occupations.

Le mesuré baron du crime et restaurateur renommé se tourna ensuite vers la runneuse. Leur regard se croisant un instant.

« Un café, Faith ? Bien que je ne sois pas certain que ce soit ce dont tu as besoin en ce moment. »

Il posa alors son plateau sur un meuble voisin, sans insister. Puis il revint vers la scientifique et observa Isabel Kruger. L’une des personnes les plus puissantes de Glass, endormie là, juste sous ses yeux. Ce qu’il pourrait faire avec le pouvoir et l’influence de cette femme dépassait sa pourtant fertile imagination. Plus aucun obstacle ne se mettrait sur sa route.

Et pourtant il allait tout bonnement la faire disparaître. Non pas que cela lui fasse plaisir mais parce qu’il avait donné sa parole. Et Dogen était du genre à toujours tenir parole. Chacun le savait.

« J’ai demandé à ce qu’on quitte le port de plaisance il y a une vingtaine de minutes. Nous serons au milieu des eaux territoriales d’ici une heure. La voiture, ainsi que le traceur qui la garnissait, vont très vite ressurgir bien loin de Glass, au cœur de Cascadia. Autant ne pas faire l’impasse sur une fausse piste à semer. Mademoiselle Kruger ici présente a également été soumise à une fouille complète. Ses vêtements et bijoux ont été passés par les flammes. Un scanner a révélé une puce de pistage au niveau de sa hanche. Rien qui n’ait posé de problèmes à mon équipe de hackers. On le lui a retiré sans dommage.

Il s’arrêta dans son exposé avant de reprendre :

Docteur… Aline, combien de temps va prendre cette… « opération » ?

La question sembla troubler la scientifique. Ce qui perturba Faith en écho. Aline n’était pas du genre à perdre pied.

— En théorie quelques minutes. Le temps de calibrer les ondes et de les diffuser dans le cerveau d’Isabel… ou plutôt de Caytlin. Si tout se passe bien, Isabel sera de l’histoire ancienne.

Dogen nota avec intérêt cette information, se tourna vers Faith et plongea son regard dans le sien tout en continuant à s’adresser à la chercheuse :

— Vous êtes en train de nous signifier que nous allons mettre un terme à la vie d’Isabel Kruger, n’est-ce pas, chère Aline ?

Un moment de silence. Une petite toux gênée.

— Oui, en quelque sorte. Mais la personne qui surgira de cette « opération » ne sera pas non plus Caytlin Connors. Il s’agira d’un nouvel esprit, un mix entre ses deux existences précédentes. Ni Isabel, ni Caytlin. C’est le mieux que je puisse faire avec ce qu’il me reste de mes recherches sur Reflection…

— Je vous remercie, Aline, pour ces explications. Te conviennent-elles également, Faith ?

Soutenant le regard du vieil homme avant de le porter furtivement sur sa sœur endormie, elle répondit d’un ton sans doute un peu trop sec :

— Je m’en contenterai.

Nouveau silence.

Dogen ramassa la tasse du docteur, désormais vide, puis la posa sur le plateau. Il prit l’ensemble, se dirigea vers la porte et fit un signe de tête à la fougueuse jeune femme :

— Suis-moi. »

L’ordre ne souffrait d’aucune contestation possible. Elle s’arracha de son mur et, avant de sortir derrière lui, se rapprocha d’Aline.

« Merci pour ce que tu fais. Je sais que ce n’est pas facile pour toi.

— Ne t’en fais pas, Faith. Je te dois bien ça. »

Puis elle gagna la porte, laissant la scientifique œuvrer sur la mémoire de sa sœur. Elle suivit Dogen qui grimpa une volée de marches, gagna la cuisine pour y déposer le plateau et continua à cheminer jusqu’à rejoindre le pont supérieur. Il s’approcha de la balustrade et invita d’un geste du bras Faith à le rejoindre.

Elle le fit en traînant des pieds mais une fois à sa hauteur elle remarqua un bien drôle d’engin posé sur le tarmac du yacht. Intriguée, elle observa l’étrange appareil…

« Qu’est-ce que c’est que cette antiquité ?!

— On appelle cela un hélicoptère. Et il va falloir que tu t’habitues à ce genre de choses. Là où vous allez toi et ta sœur, le monde est bien moins… sophistiqué que ne peut l’être Glass. Ou même Cascadia.

— Vous nous envoyez dans le passé ou quoi ?! Et vous voulez me faire croire que ce truc est capable de voler ?

— Peu importe que tu croies ou pas. Tu découvriras ta nouvelle vie par toi-même. D’ailleurs voici de quoi démarrer sur de bonnes bases : une refonte complète de vos identités. Toi tu seras toujours Faith Connors, inutile de modifier ton nom, tu as toujours été une hors grille, en dehors des clous. Pour Mademoiselle Kruger, la donne est différente. Mais comme je suis quelqu’un de poétique, j’ai tâché de garder un nom d’emprunt rappelant l’ancien…

Tendant deux ID Card qu’il sortit de sa poche, elle les lui prit des mains et les scruta attentivement.

— Kate Connors… Poétique mon œil. Vous ne vous êtes pas foulé, oui…

Avec un visage sévère d’où semblait poindre une pointe d’ironie, il lui répondit :

— Tu devras t’en contenter. »

***

Après des jours passés en mer, le temps du départ avait sonné. À bord de cette vieillerie d’un autre âge munie de pâles ridicules qui était censée les amener à destination sur un autre continent, Faith Connors ressassait le parcours qui l’avait menée jusque-là. Devant elle, toujours endormie artificiellement, on chargeait sa sœur – désormais Kate Connors – sur un brancard. Aline supervisait le transfert. Elle se tourna vers elle.

« Faith, je ne peux pas te dire ce qui va arriver quand ta sœur va se réveiller. C’est un mystère que toi seule devras gérer. Elle sera sans doute groggy, dans le vague, dans le flou. Comme pendant une gueule de bois bien corsée. Tu seras son point de repère. Sa vérité, sa nouvelle vie, ce sera tout ce que tu décideras de lui raconter. Tu forgeras littéralement son passé. Après un moment de réflexion, elle conclut : « N’insiste pas trop sur les détails. Reste évasive et surtout constante. Ne varie jamais sur ce que tu lui raconteras.

— OK. Ne t’en fais pas. Je m’en sortirai. » Faith s’autorisa un maigre sourire, sans grande conviction.

Dans un dernier échange de regards, les deux femmes se dirent au revoir tandis que l’hélicoptère commençait à faire tournoyer ses longues tiges minuscules. Aline recula et rejoignit Dogen qui observait les bras croisés depuis le pont inférieur.

Dans un boucan infernal, l’appareil se détacha du sol. Elle changea d’avis et décida de s’attacher quand les vibrations faillirent la faire chuter en dehors de l’engin. Elle vérifia également que le lit fragile où reposait Kate était bien harnaché.

Elle jeta un dernier regard vers le bateau, maintenant assez loin en contrebas. Aline la salua en agitant le bras et Faith lui répondit en levant faiblement la main. Dogen n’avait pas bougé. Puis elle ferma la porte latérale coulissante de l’appareil alors qu’il bifurquait dangereusement vers leur destination. Elle remarqua du coin de l’œil le nom que portait le yacht. Il s’appelait L’Erika.

En regardant par-dessus l’épaule du pilote, elle aperçut au loin une immense terre qui surgissait des eaux. Ce serait là-bas qu’elle et sa sœur se construiraient une nouvelle vie, un nouveau départ, de l’autre côté du miroir.

FIN

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À suivre dans Mirror’s Edge, qui se déroule des années plus tard…

* Hicast : diminutif de High-Cast, ou ‘classe haute’. Classe dirigeante à la tête des corporations, souvent issue de lignées familiales.

Midcast : diminutif de Middle-Cast, ou la ‘Classe moyenne’. Regroupe l’ensemble des travailleurs de la société. La classe la plus nombreuse mais aussi la plus discrète.

Lowcast : diminutif de Low-Cost. Les pauvres, les sans-emploi, les ‘inutiles’. La plupart le sont contre leur gré mais certains choisissent cette vie-là, comme une grande partie des artistes (peintres, tagueurs, écrivains anarchistes…). Ces derniers sont très peu appréciés du reste de la société même si certains d’entre eux peuvent avoir une voix qui porte sur la Midcast. La plupart de ses ‘saltimbanques dégénérés’ sont recherchés par KrugerSec et posséder une œuvre de l’un d’entre eux est considéré comme un délit, parfois passible d’emprisonnement en fonction du degré et de la quantité découverte.

Il est possible de sortir de sa condition de low cost par l’obtention d’un emploi (souvent très précaire) et ainsi, à force d’efforts et de compromis (voire de brimades), d’accéder au rang de midcast (ce qui donne accès à de meilleurs avantages via ‘les droits du travailleur’ et permet l’accès à de meilleurs logements). Il s’agit d’un parcours de longue haleine, qui décourage la plupart de ceux l’ayant tenté.

Notez qu’il s’agit de la seule possibilité d’évolution de ‘classe’ de toute la société (Isabel Kruger restant l’exception confirmant la règle : issue d’une famille de la Midcast, adoptée par un membre éminent de la Hicast).

**Hors grille : les marginaux, vivant en dehors des castes établies. Très souvent leur identité a été effacée du système, même s’ils y sont enregistrés sous une autre forme, moins conventionnelle. La plupart des runners sont des hors grille. La totalité des membres de Black November le sont (certains d’entre eux sont même déclarés officiellement décédés). Quand on est un Hors Grille, il est impossible de revenir parmi les « castes » et il n’est pas conseillé de se retrouver entre les mains de KrugerSec…

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