« SEGA…
C’ÉTAIT plus fort que toi ! Et, bordel de merde, qu’est-ce que c’était bon ! », tel est l’excipit de l’ouvrage de Jean-Marc Demoly, aka J’m Destroy, et après plusieurs lectures, ce cri du cœur prend tout son sens. Ne vous y méprenez pas : ce « lâcher prise » est loin d’être anodin et la petite touche de privauté n’est qu’un énorme souffle indispensable après s’être immergé dans une épopée titanesque ! Pour l’avoir rencontré, point de doute : le sieur est un grand déconneur qui, derrière son air malicieux, cache une facette nostalgique d’un âge révolu, peut-être trop fantasmé ou mal interprété de nos jours. Oui, pour nous, la marque SEGA s’apparente à des publicités juste démentes, audacieuses sans être fallacieuses, piquantes auxquelles s’ajoute l’avant-gardisme d’une technologie aujourd’hui admirée, malgré la mort cruelle du constructeur. Une sorte d’Atlantide du jeu vidéo, dont nous chantons les louanges sans parvenir à percer les mystères. Or, ce bon vieux J’m, sorte de paladin hors du temps, est là pour nous offrir le témoignage des saisons dénuées de raison qui ont marqué ses héros au fer rouge.
Et s’il fallait dégrossir le concept de curiosité inhérent à l’ouvrage « SEGA, c’était plus fort que toi ! », paru pour la société Geeks Line dont l’auteur est le fondateur, nous vous dirions que l’hétérogénéité, que nous pourrions craindre confuse, prend tout son sens d’un point de vue métaphorique comme pédagogique. Ouaip, rien que ça !

En route pour une aventure hors normes !
La sève de Monsieur SEGA
Dès l’entame du livre, J’m Destroy opère un choix particulier. Perturbant même ! Une alternative graphique qui va à l’encontre des standards de la presse, voire des sociétés d’antan et contemporaines ; ainsi, dans « SEGA c’était plus fort que toi ! », vous ne trouverez absolument aucune illustration. Rien, nada, peanuts, que dalle ! Un parti-pris déstabilisant de prime abord, à l’opposé des exceptionnels édifices Playstation Anthologie ou Anthologie Mega Drive (dont nous vous parlerons très prochainement !), dont on ne comprend la signification que bien plus tard. Et, réflexion faite, c’est (et non « c’était » !) la formule pertinente qui, en dépit du risque visuel, ancre le récit au plus profond du lecteur, celui-ci se laissant subjuguer par le poids des mots, le plaçant comme spectateur d’un reportage où toutes les sources semblent vérifiées, comparées, mises en opposition. Bien évidemment, comme nous le disions : l’écrit de Jean-Marcounet ne se limite pas à cela, loin de là, alors que la prouesse était déjà remarquable. Mais nous y reviendrons.

La passion vous dit-on !
Toutefois, nous ne serions que de fieffés escrocs si nous n’évoquions pas la préface de Luc Bourcier, le « Directeur Marketing de SEGA France de 1988 à 1996 ». Relativement concise, celle-ci pose le décor dès les premiers mots : « c’était hier, c’était il y a longtemps ». Un constat implacable un poil vague à l’âme et lucide qui toutefois n’oublie pas de nous rappeler l’esprit de SEGA. Du punk à l’état pur (tiens, la campagne télévisée serait-elle allégorique ?) pour une volonté encore plus cash que The Clash !
Et pourtant, même si in fine les novices y trouveront par la suite leur compte, le premier tiers du livre demandera de la concentration pour ceux n’ayant pas bénéficié d’un certain rite d’initiation aux balbutiements du jeu vidéo ! Coleco, Bromberg, Magnavox Odyssey…c’est qui, c’est quoi, ça se mange ? Bien heureusement, J’m Destroy dévoile son attirail avec parcimonie, distillant les informations au compte-goutte afin de ne pas noyer le lecteur sous un flot très étendu. À la différence d’un certain Gunhed, notre ex-rédacteur en chef n’use pas de l’humour pour assurer la continuité de son récit (ce qui peut surprendre lorsqu’on côtoie ne serait-ce qu’un tout petit peu le quidam) mais plutôt de la référence clé et des citations, parfaitement mises en contexte.

LA grande époque !
Destroy Biker
Et si « SEGA c’était plus fort que toi ! » semble être un joyau bâti à coups de recherches affinées, il n’en reste pas moins un atlas où règne la subjectivité, ce qui épargne à l’habile J’m Destroy la platitude de l’enchaînement des événements. Ici, nous sommes confrontés à des histoires qui ont elles-mêmes bâti l’Histoire. Nos craintes initiales sont expressément estompées au profit de la curiosité, piquées par le fait que ce qui émane de l’obscurité devient familier. C’est aussi ça le pouvoir de la diégèse qui ne se limite pas à la fiction !
Si l’on traverse les sentiers du pachinko, jeu électromécanique ou encore des bornes, des éléments que la culture populaire a établi comme des codes incontournables, l’écrivain ne manque de nous rappeler, avec logique et sans idéologie libérale affirmée, que la concurrence était un bastion incontournable du développement vidéoludique. Malgré le bond dans une ère antérieure, force est de constater que cette vérité demeure et sera probablement le leitmotiv du futur !

Ce n’est pas si loin pourtant…
Et au milieu des anecdotes oubliées, comme l’importance d’un Pong-Tron ou de l’Espagne (ce qui liront comprendront !) se trouvent les premiers succès et les premières déconvenues de la firme SEGA qui, comme cela est démontré dans le livre, sera branchée majoritairement sur courant alternatif entre démonstrations de génie parfois infructueuses et essais téméraires.
En outre, là où J’m Destroy frappe très fort durant la première moitié de son œuvre, c’est en dépeignant les prémices du ludiciel, dont les objets ont, après l’émerveillement, longtemps été condamnés à être considérés comme une espèce de sous-genre, disposant même d’un lien plus ou moins volontaire avec une autre industrie parallèle, la pornographie. Surprenant lorsque nous observons avec effroi les errances de la censure mais passons !

Un tournant ? Pas qu’un peu !
Destroy : All Human
Il est d’ailleurs intéressant, mais pas irrationnel, de constater que la Mega Drive se taille une grande part du lion dans « SEGA c’était plus fort que toi ! ». Forcément, tant ce fut une expérience atypique entre l’éternel combat (perdu) face à Nintendo (et ce dès la gen précédente) et l’ouverture vers de nouveaux marchés, comme l’Europe, définie de base « comme une véritable nébuleuse ».
Grâce à une structure minutieuse, J’m Destroy n’embrouille point l’esprit de celui qui souhaite découvrir cette aventure ! Il nous présente patiemment le fameux krach du jv, puis la relation (qui semblerait aujourd’hui très discordante pour les plus jeunes d’entre nous) entre le Japon et les USA avant d’évoquer la prise de pouvoir du loisir vidéoludique, et de la guerre sans merci de tous ses acteurs à travers l’Occident, voire même au-delà. Tout cela sans indigestion car la mise en abyme de chaque événement effectuée par l’auteur est brillante, sans superflu et juste. Oui, derrière le travail d’investigation se trouve une ambition stylistique !

Choisissez votre camp…et le bon !
De surcroît, si nous sentons que J’m a effectué un immense travail en amont pour nous relater ces faits, certains furent vécus par le bonhomme en personne. C’est ainsi que, en seconde partie, « SEGA c’était plus fort que toi ! » opère un tournant jusque-là inédit, Destroy délaissant son costume d’enquêteur pour revêtir, une dernière fois peut-être, son impair de journaliste. Il y évoque son expérience, loin d’être banale, avec le magazine MEGA Force (vous imaginez donc l’immense honneur couplé à la pression qui pèse sur nos épaules) et le fait d’être un pionnier français invité par les grands pontes du milieu ! On y retrouve un Jean-Marc plus libre dans son style, mais pas moins rigoureux, comme si le souvenir le hantait, encore et toujours, et que l’allégresse du moment lui donnait cette liberté de ton, toujours maîtrisé cela dit. Comme un témoignage intemporel de cette explosion des personnalités ou cette « volonté quasi obsessionnelle de SEGA de se frotter à Nintendo et à Mario »…oui, tout a été observé par le rédacteur en chef de l’époque des couleurs que nous défendons encore aujourd’hui.
Comme une devise intrigante au bon goût de « j’y étais »…

Souvenir d’antan !
SEGA Mour (à la plage)
Pour résumer, à qui s’adresse « SEGA c’était plus fort que toi ! » ? À ceux qui, avant d’afficher la volonté de préserver le patrimoine vidéoludique se doivent d’en connaître l’essence. À ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances, ne serait-ce que pour comprendre comment l’industrie en est arrivée là. À ceux qui désirent mettre des visages derrière les machines, afin de saisir le paradoxe entre lignes de code source et humanité. A ceux qui veulent entrer dans une temporalité révolue dont il ne reste que des cendres, malgré une âme réfractaire à la mort. À ceux qui regardent les vaincus avec bienveillance en louant leurs combats acharnés parfois déjà perdus d’avance.

La passion est éternelle !
Cependant, au-delà de l’instruction apportée par ce chouette bouquin, c’est avant tout la découverte quasi-empirique d’un homme qui a approché de près les acteurs de cette pièce de théâtre qui vous attend. L’autre définition de la magnificence…
En quelques mots, c’est aussi cela la matrice de J’m Destroy, refermée depuis, dont la lueur ne pâlira jamais. Une flamme vacillante ? Que nenni ! Juste un chapitre tourné. À bien y réfléchir, nous pourrions renommer le récit « SEGA c’était plus fort que toi ou le songe de J’m Destroy ».
Pour en avoir le cœur net, vous savez ce qu’il vous reste à faire… (le livre est à retrouver par ici !).

Les Légendes ne meurent jamais !

