Ce n’est pas tous les jours qu’un film revient d’entre les morts. Le métrage qui va nous occuper aujourd’hui est pourtant l’un d’entre eux, qui après avoir été dûment enterré par une puissante firme pour des intérêts purement financiers à quand même su braver tous les obstacles pour trouver le chemin des salles obscures (américaines). Un combat improbable qui – chose marrante – fait parfaitement écho au propos même du susdit film…Ironique, Non ?
MERRIE MELODIES PRESENT
Dans le désert du Nouveau-Mexique, Coyote tente pour une énième fois de tendre un piège au Bip-Bip afin d’en faire son en-cas. Et comme toujours depuis plus d’un demi-siècle, son plan échoue lamentablement.
Las de tous ses échecs, Wile E. Coyote décide de s’en remettre à la loi et de s’attaquer pénalement à la puissante société auprès de laquelle il achète toute la panoplie de pièges qui, au fil des ans, se sont tous révélés défectueux : ACME.
Pour ce faire, il entre en contact avec l’avocat Kevin Avery, spécialiste un peu tricard en droit des toons. Leur rencontre se révélera autant explosive que pleine d’enseignement… pour l’un comme pour l’autre.
Alors, il y a l’histoire du film ET l’histoire du film…
Le long-métrage qui nous occupe aujourd’hui est un très vieux projet qui a longtemps traîné dans les cartons chez Warner. L’origine de cette aventure filmique provient en effet d’un article paru en 1990 dans le ‘New Yorker’ qui, sous la plume d’Ian Frazier, imaginait le procès intenté par le Coyote des Looney Tunes contre la société ACME pour tous ses produits, tous plus foireux les uns que les autres.
Le temps passa et finalement en 2018 la postproduction se lança, non sans avoir pas mal été trimballée de-ci de-là par moult intervenants. Le tournage lui eut lieu en 2022, sous la houlette du réalisateur Dave Green (le Tortue Ninja 2 de 2016 complètement foutraque mais meilleur que le premier, c’est lui) et avec Samy Burch au scénario (seulement quelques scripts à son compteur dont le film ‘May December’ avec Natalie Portman et Julianne Moore).
Dans les rôles principaux de chair et de sang, Will Forte tiendra la tête d’affiche, soutenu par Lana Condor, tandis que l’antagoniste sera incarné par l’ancien catcheur John Cena. Le tournage se déroule sans grand accroc avec toutefois la particularité inhérente au fait que la moitié de son casting sera ajoutée en post-production. En effet, une bonne partie des personnages sont des Toons, rappelant ainsi le plus célèbre métrage usant de ce système : ‘Qui veut la peau de Roger Rabbit ?’ – et dans une moindre mesure le ‘Tic & Tac’ de 2022 (qu’on vous conseille vraiment car très étonnant).
Tout se passe bien jusqu’en novembre 2023 où, en plein bouclage, Warner annule tout bonnement le film en compagnie de deux autres longs-métrages : Batgirl et un long format Scoubidou. Et tout cela pour des raisons purement comptables, pour ne pas dire fiscales.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais la persévérance des fans face à Warner – faisant écho à celle de Coyote devant ACME – a permis de ‘sauver’ le film de son effacement. Suite à pas mal de tractations en tout sens, la major hollywoodienne a en effet consenti à vendre les droits de diffusion à la ‘petite’ boîte de production ‘Ketchup’, qui avait déjà racheté ceux du précédent long-métrage avec des Toons estampillés du blason WB (le plus que dispensable ‘Le Jour où la Terre a explosé’ avec Daffy et Porky).
Et c’est ainsi que le film a pu sortir en salles – uniquement aux USA – le 28 août 2026, après avoir frôlé la disparition pure et simple.
WHAT’S UP DOC’ ?
Et cela aurait été bien dommage tant le film est bon
. On pourra lui reprocher une entrée en matière un peu trop précipitée, mais dès le premier quart d’heure passé, le récit trouve son rythme et sait nous emmener dans son intrigue, certes pas des plus mémorables, mais faisant amplement son office.
Les interactions entre humains et Toons sont parfaitement intégrées, tellement que cela en devient parfois bluffant et qu’on finit même par complètement oublier que la moitié du casting reste ‘imaginaire’. Les personnages animés sont vraiment présents en permanence tout le long du film, même en arrière-plan en tant que figurant sans importance (dans le public lors du procès, marchant simplement dans la rue, etc., etc.).
Précisons cependant que les Toons bénéficient ici d’une technologie 3D mais qui, avec le procédé du cel shading, leur donne un aspect ‘faussement’ 2D. Pour notre part, nous avons apprécié les graphismes des personnages ‘dessin animé’ même si l’on sait qu’ils ne font pas l’unanimité. Il faut noter également que l’un des caméos lui a été entièrement réalisé « à l’ancienne », c’est-à-dire avec des dessins traditionnels, pour des raisons de contraintes de temps et de moyens après que ladite scène fut modifiée assez tardivement.
Le tandem Kevin/Coyote fonctionne étonnamment bien. Ces deux figures de loosers trouvant l’une dans l’autre la part de personnalité qui leur manquait pour retrouver confiance en eux, on suit leur évolution et surtout la naissance de leur amitié avec entrain. La nièce de Kevin (Lana Condor) sera quant à elle le cœur émotionnel de l’équipe, faisant le lien entre ces deux gars trop renfermés sur eux-mêmes et tous deux extrêmement têtus.
En face, on trouve un John Cena dans un rôle à contre-emploi, là encore assez déstabilisant. En tant que responsable juridique d’ACME, ses gros muscles et sa carrure d’athlète ne desservent pas son statut où pourtant cela aurait pu paraître superflu. Au contraire même, son aspect ‘bonhomme sous testostérone’ lui permet de rivaliser physiquement avec son supérieur hiérarchique qui n’est autre que l’imposant Charlie le Coq, toujours aussi fier de lui.
Si on notera avec pertinence les seconds rôles humains, c’est surtout du côté des Toons que cela se révèle intéressant. Daffy Duck, Porky Pig, Titi, Sylvestre, Taz (hilarant) et quelques autres feront ainsi leur apparition au détour de quelques séquences. Même le plus populaire d’entre eux, Bugs Bunny, a droit à son caméo en tant qu’informateur de l’ombre (c’est lui qui est animé entièrement à la main – traitement de roi pour la figure de proue de la licence).
Toutefois l’autre grande star que l’on attend, c’est bien sûr le Bip-Bip. Apparaissant finalement assez peu – pas plus de quelques scènes éparses –, il faut bien avouer que son intervention lors de la commission au Congrès constitue un point culminant du métrage. Entre sincérité un brin naïve et profonde émotion, ce témoignage très singulier donne une nouvelle épaisseur à la relation entre l’oiseau supersonique et le canidé miteux du désert.
THATS ALL FOLKS !!
Contre toute attente, le film possède plusieurs niveaux de lecture, le plus évident étant celui dénonçant le capitalisme à outrance. ACME représentant le pire de ce que peut représenter ce dogme en poussant le concept dans ses pires retranchements. Abus de confiance, salariés surexploités, profits envers et contre tout… on peut y déceler de nombreuses critiques sur le monde moderne et son marché pas des plus tendres.
Le sous-texte le plus parlant demeure toutefois l’exploitation animale dans l’industrialisation. Utilisés comme cobayes non consentants – pour l’univers de la technologie dans le film et pour le monde pharmaceutique dans le monde réel –, le traitement que connaissent les Toons dans cet univers offre un parallèle assez troublant avec le sort de nos animaux-testeurs en laboratoire.
L’autre aspect perturbant va venir de la sensation assez étrange que ce ‘Coyote Versus ACME’ constitue le point de départ de toute une nouvelle franchise. Bugs ne semble connaître les autres toons que de loin… Porky rencontre Daffy pour la première fois… Titi et Sylvestre sont séparés depuis des lustres… Tout cela laisse à penser que des suites sont possibles, ramenant sur le devant de la scène – et dans une ambiance bien plus réaliste et moderne – tous les Toons de notre enfance. Et ce serait une très bonne chose…
D’ailleurs, au détour d’une scène, il est entendu à la TV qu’un petit rongeur vient de franchir le mur du son à Guadalajara, référence évidente au futur film prévu sur Speedy Gonzales que dirigera Jorge R. Gutiérrez… (une autre référence est faite à la souris au sombrero, bien plus discrète). Si tout cela se concrétise, on est vraiment impatient de la suite…






